Nos proches si lointains

fontanel_homme_ptL’homme barbelé, Béatrice Fontanel, Paris : Grasset, 2009. 294 p. 18 €

Comment écrire un roman sur un homme aussi antipathique, aussi dur envers les siens que ce Ferdinand, héros en 14-18 et mort à Mauthausen en 1944 ? Mission apparemment impossible à laquelle s’attelle pourtant la narratrice, à travers une enquête méticuleuse auprès des enfants de Ferdinand – enfants devenus vieillards –, et sur les lieux des guerres menées par ce disparu toujours si lourdement présent, ce “monstre familier” qu’il faudrait comprendre à défaut de pouvoir l’aimer. Un homme prêt à tout pour ses camarades, pour des inconnus ; prêt à rien, sinon la haine, pour sa famille. Un fou de guerre que les combats et les ensevelissements de copains morts ont vidé de son âme. Ferdinand, plus fidèle aux morts qu’aux vivants. (Lire la suite…)

Israël : le debriefing du soldat Aviv

Extrait de la déclaration d’un soldat israélien ayant participé à la guerre de Gaza. Le soldat Aviv parle : « Un de nos officiers a vu une personne s’avancer sur la route, une femme, une vieille femme. Elle était à une certaine distance mais quand même assez proche pour être vue. Si elle était suspecte ou non, je ne sais pas, dit le soldat. Au bout du compte, il a envoyé des hommes sur le toit pour qu’ils la tuent ».

Question de l’officier responsable du débriefing : « Pourquoi l’a-t-il tuée ? »

Le soldat Aviv répond : « C’est ce qui est apparemment si plaisant à Gaza : vous voyez quelqu’un suivre son chemin sur une route. Il n’a pas besoin d’avoir une arme ; vous n’avez pas de soin de l’identifier, vous pouvez tout simplement lui tirer dessus ». (Lire la suite…)

Ceci n’est pas une leçon de morale

Cela valait-il la peine de passer la nuit à faire la queue pour inscrire son enfant, de pleurer de joie parce qu’il a enfin décroché son billet d’entrée pour que, une fois en classe, on lui enseigne que le génocide nazi n’était pas si terrible que ça et que l’holocauste est une affaire bien exagérée ?

Il y a quelque chose de pourri dans le domaine enchanté de l’école. Mais, contrairement à ce qui se dit souvent, pas tellement du côté des élèves. D’après ce que j’ai lu, ce sont eux qui ont interpellé leur prof de religion après l’avoir entendu contester le récit d’un rescapé des camps : « C’est vrai ce que dit ce type ? Mais alors, pourquoi nous raconter le contraire ? »

Que les enfants (et la plupart de leurs profs) soient assez lucides pour dénoncer le discours dévoyé d’un de leurs enseignants prouve sans doute qu’on leur a appris à réfléchir et à réagir. (Lire la suite…)

De naissance en renaissance

exe lettres d'amour 2Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, Lydia Flem, Paris : Seuil, 2009. 171 p. (La librairie du XXIe siècle). 14 €

Curieux et touchant livre que celui-ci. Lydia Flem raconte le moment où une mère voit ses enfants partir, devenir adultes. L’occasion de revenir sur la vingtaine d’années passées, les liens tissés, les réussites, les erreurs. Cette grande banalité des rapports parents-enfants, à chacun unique.
Entre récit et essai, elle touche à tous les aspects de cette relation et de cet événement particulier qu’est la séparation. Le cas particulier s’estompe : c’est nous tous qui sommes concernés. Nous qui avons été enfants, sommes devenus parents. (Lire la suite…)

Lol !

Dans un livre plus que remarquable, « La Perversion ordinaire »(*) , Jean-Pierre Lebrun, psychanalyste lacanien mais parfaitement lisible, entame son essai par évoquer une « crise inédite de légitimité ». Il la situe notamment dans le cadre familial contemporain, au sein duquel les parents « ne savent plus dire non ». Et certes : « Il n’y a pas de traces dans l’Histoire d’une génération de parents qui ne se reconnaissent pas la légitimité de pouvoir – et même de devoir – signifier des interdictions à leurs enfants. Aujourd’hui, comme nous le savons, beaucoup de parents se sentent même obligés d’être toujours en mesure de répondre à leurs demandes, et l’argument qu’ils finissent par donner au clinicien pour justifier leur comportement est que leur enfant, sinon, risque de ne plus les aimer » (p. 19 et 20). Nombreux serons-nous à nous reconnaître en tant que parents dans de tels propos, ce qui est en effet mon cas.

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Lysiane R.I.P.

Il y a des semaines qui commencent mal. Pas seulement parce que le chat a vomi sur le tapis du salon, ou parce que la clé de la bagnole reste introuvable. Ce lundi-là, ça a commencé par l’annonce radiophonique de la mort de François Martou. Un coup à mon cœur, en faible écho à celui qui a terrassé le sien. Nous n’étions pas vraiment proches, mais nous avons souvent été complices. Il parlait parfois rudement, voire vachardement, mais jamais la langue de bois. Il a fait partie de ces hommes d’exception que l’on se grandit d’avoir connus. Si François n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer. Et je me serais évidemment porté volontaire pour participer à cette invention.

Et puis, quelques heures plus tard, un ami commun m’apprend la mort de Lysiane D’Haeyere, à quatre-vingt-trois ans, dans une maison de repos de la capitale. Lysiane qui ? Elle était oubliée de presque tout le monde. Jusqu’au début de ce siècle, elle avait dirigé les Editions Les Eperonniers, portant le nom de la rue bruxelloise où elles étaient établies, qui avaient elles-mêmes succédé aux Editions Jacques Antoine. (Lire la suite…)

Lex, mensonges et vérité

Votre navigateur ne gère peut-être pas l’affichage de cette image.Quand en janvier 2003, les participants au pouvoir fédéral ont signé la loi de sortie du nucléaire, l’ont-ils fait honnêtement ? Parce qu’à écouter tout le tapage qui est fait maintenant autour de cela, nous pouvons nous poser des questions. La situation en 2003 est-elle fondamentalement différente à celle de 2009 ? Le pétrole a connu une poussée de fièvre, retombée depuis, mais chacun sait que l’ère du fuel bon marché est révolue. Le réchauffement climatique existait déjà dans les esprits et si l’on n’était pas encore aussi pointu dans les chiffres, tout le monde savait qu’il faudrait drastiquement réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Tout cela était bien connu quand cette loi a été signée. (Lire la suite…)

Laurent Joffrin : Media-paranoïa ou narcissisme médiatique ?

Il fallait bien qu’il y en ait un qui s’y colle ! C’est donc Laurent Joffrin. Le directeur de Libération et ex directeur de la rédaction du Nouvel Observateur s’est donc chargé de répondre aux critiques de plus en plus nombreuses et virulentes sur l’évolution des pratiques médiatiques. Pour ce faire, Laurent Joffrin publie au Seuil, « Média-Paranoïa », un petit livre polémique et sans doute un peu vite écrit. Mais soit, la parole est à la défense qui a des arguments à faire valoir. Et il faut donner acte à l’auteur de ce que la critique médiatique est devenue une véritable industrie qui nourrit d’ailleurs les médias eux-mêmes selon un cycle bien connu du marché et qu’elle prend souvent les allures détestables des règlements de comptes ou du complot obsessionnel. Cependant les dérives et les dérapages médiatiques sont une réalité que plus personne ne conteste et qui mérite un débat qui aille au-delà de l’invective. (Lire la suite…)

A l'ombre de Médée

sorente_transformations_ptTransformations d’une femme, Isabelle Sorente, Paris : Grasset, 2009. 265 p. 18 €

On ne mesurera jamais assez, nous les hommes, combien les femmes peuvent être des continents mystérieux et inexplorés, sinon inexplorables. À travers les méandres de ses désirs contradictoires, la narratrice du roman d’Isabelle Sorente nous dresse une carte du tendre pas toujours pleine de tendresse, où les chemins de fuite sont plus nombreux que les sentiers bucoliques, où le sexe se joue dans la lutte plus que dans la complicité – ou alors, complicité du délit, fût-il délicieux. (Lire la suite…)