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À l’ombre du crucifix


Lycée public Vittorino Da Feltre de Padoue, dans la plaine du Pô, à quarante kilomètres de Venise. Année scolaire 2002-2003. Le jeune Sami Albertin, douze ans, ne supporte plus de se sentir épié. Quel que soit le cours auquel il assiste, il sent posé sur lui le regard sévère, inquisiteur, d’un crucifix taillé dans le bois. Un regard qui le suit de classe en classe, qui le paralyse. Il s’en ouvre à son père, médecin à l’hôpital d’Abano, la commune qui a vu naître Tite Live. Massimo Albertin rassure son fils. Il lui dit que ce crucifix, symbole d’une religion dont il ne partage pas les croyances, n’a rien à faire dans un établissement public. Car depuis le Concordat de 1984, la religion catholique n’a plus le statut de religion d’Etat. L’Italie est un pays laïc.
Mais la direction du Lycée Vittorino Da Feltre rejette sa demande de retirer les crucifix des classes de cours. La mère de Sami, Soile, introduit alors un recours auprès du tribunal administratif régional, qui confirme la décision de l’établissement scolaire. La Cour Constitutionnelle fait de même. C’est la Cour Européenne des Droits de l’Homme qui tranche. Le 3 novembre 2009. Sa conclusion est la suivante : « La présence de crucifix dans les classes de cours représente une violation du droit des parents à éduquer leurs enfants selon les convictions religieuses qui leur sont propres. »
La famille Albertin est soulagée. Mais l’arrêt fait l’effet d’une bombe, la péninsule tout entière s’empare de l’ « affaire du crucifix. » Et le politique n’est pas en reste. Si la gauche se montre discrète, le gouvernement, lui, fait clairement connaître sa position. M. Berlusconi annonce tout de go qu’il ne respecterait pas la décision de la Cour, quel que soit le résultat du recours. Umberto Bossi, leader de Ligue du Nord, Ignazio La Russa, Ministre des Forces armées et Roberto Maroni, Ministre de l’Intérieur, rappellent qu’il ne s’agit pas de laïcité mais d’identité culturelle. Giuseppe Pisanu, membre éminent de la majorité, résume à lui seul la position de la coalition gouvernementale : « le crucifix représente la civilisation italienne, il appartient au peuple italien, il est le peuple italien. »
Mentionnons tout d’abord que le discours du gouvernement italien est clairement ce qu’on appelle un discours obsidional. Il vise à créer un climat de peur collective, de repli sur soi face à une menace venue de l’extérieur, qui mettrait en péril les fondamentaux identitaires de la Nation. Cette manière de faire est un grand classique de la stratégie politique. En l’occurrence, elle permet au gouvernement de se poser, dans un contexte agité par les frasques privées et judiciaires de M. Berlusconi, en défenseur de la foi chrétienne, de l’Eglise, de la famille. De se présenter comme un rempart infranchissable face au péril de l’altérité.
Mais les prises de positions passées du gouvernement italien, notamment sur les questions de l’immigration et de la sécurité, nous incitent à faire preuve de vigilance. Poser la question de la laïcité sous l’angle de l’identité, de l’italianité, est extrêmement dangereux. En agissant de la sorte, le gouvernement prend le risque de cliver une fois de plus la société italienne. Cette fois sur base d’une confession religieuse. Comme hier sur des critères ethniques. Un Italien noir, ça n’existe pas, a-t-on entendu dire par le passé. Ou encore : un Roumain, même de nationalité italienne, n’est pas un Italien.
Outre leur caractère honteux, ces propos sous-entendent un morcellement de l’identité nationale en sous-identités confessionnelles, religieuses, philosophiques, ethniques. Or l’identité nationale, républicaine, née sur les cendres du fascisme, se veut tout le contraire : la possibilité (politique) du singulier pluriel, pour le dire comme Jean-Luc Nancy. La possibilité du vivre ensemble. Prenons garde : n’était-ce pas parce que le gouvernement mussolinien considérait les Italiens de confession juive moins italiens que les autres qu’il promulgua avec tant de facilité les lois raciales de 1938 ?

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…