Antoine Blondin, retour gagnant
L’Humeur vagabonde & Un singe en hiver, Antoine Blondin, La Table Ronde, 376 pages, 35 €
Pour les vingt ans de la mort d’Antoine Blondin, son éditeur, La Table Ronde, lui a fait un beau cadeau posthume – ainsi qu’à ses lecteurs – sous la forme d’un gros album reprenant, outre une biographie illustrée, deux de ses cinq romans écrits entre 1949 et 1970, L’Humeur vagabonde et Un singe en hiver, augmentés des commentaires de leur auteur et d’un album constitué de pages manuscrites, photos, articles de presse ou images des adaptations cinés. L’occasion à la fois de (se) faire un beau cadeau et de relire l’un des tous bons prosateurs français.
Dans son long entretien avec Pierre Assouline (Le flâneur de la rive gauche, 1988, rééd. 2004), Antoine Blondin se définit plutôt comme apolitique, feignant de s’étonner qu’on ait pu le classer à droite. On aimerait le suivre, et on est même enclin à le faire. Même si, à l’aube des années 1950, il fut rangé, au même titre que Rogier Nimier, Michel Déon ou Jacques Laurent (nettement plus à droite que lui), parmi les Hussards (le mot est du critique Bernard Franck) s’opposant notamment avec virulence à la littérature engagée défendue par Sartre. Avant cela, dès l’après-guerre, il avait signé des articles politiques, artistiques ou sportifs dans des revues (toutes disparues aujourd’hui) se réclamant de cette tendance, comme le rappelle Symbad de Lassus dans les repères biographiques fournis dans cette édition. Et les Editions de la Table Ronde, créées par son ami Roland Laudenbach, étaient plutôt classées de ce côté-là de l’échiquier politique et philosophique. Elles éditèrent d’ailleurs une revue portant le même titre regroupant des écrivains s’en réclamant, (à tel point que Mauriac, qui en était une sorte de parrain, a préféré s’en éloigner).
Mais ni les romans de celui qui avait fait de l’alcool son plus proche compagnon, ni ses chroniques données à L’Equipe à partir de 1974 – au total 750 dont 524 pour le seul Tour de France dont il suivit vingt-sept éditions, réinventant ce type d’articles et le titre-calembour – «Trois semaines en Wallon», «Un dandy de grand chemin», «Au diable la varice», «De la Suisse dans les idées», «Lisieux en face des troupes» (ces chroniques sont réunies intégralement dans Tours de France, La Table Ronde, 2001) – ne peuvent être qualifiés de droitiers.
Après deux romans empreints d’autobiographie, L’Europe buissonnière (1949) et Les Enfants du bon Dieu (1952), paraît en 1955 L’Humeur vagabonde. Soit l’histoire d’un homme qui, à la Libération, quitte sa Charente natale, sa mère, sa femme et ses deux enfants, pour Paris, afin de «connaître d’autres cieux», de se «rapprocher du foyer où se font les échanges humains». Mais l’expérience s’avère malheureuse – il passe par la case prison pour une histoire de fleurs non déposées sur une tombe, séjourne sans le savoir dans un hôtel de passe -, et le voilà de retour chez lui. Où sa mère, par méprise, le prenant pour un amant de sa femme, abat celle-ci. Un peu à la manière d’un Chabrol au cinéma, Blondin se livre à une critique acerbe et narquoise de la vie de province, ses bourgeois comme ses «petites gens», et, plus largement, d’une certaine humanité sûre d’elle-même et de son bon droit. Le tout à travers une langue à la fois naturelle et travaillée, tant dans le choix des mots que par la construction de ses phrases.
Une écriture riche d’un humour en demi-teinte qui est l’une des marques de fabrique de cet écrivain (mais pas seulement la sienne, évidemment lisez Calet par exemple). Un humour, reflet du regard porté sur le monde, que l’on retrouve dans son roman le plus connu, Un singe en hiver, Prix Interallié 1959, confrontation entre deux hommes s’évadant chacun par la boisson. Albert Quentin, ancien fusiller marin en Extrême-Orient, qui tient avec sa femme un hôtel sur la côte normande a, sous les bombardements de la Deuxième Guerre mondiale, fait le serment de ne plus toucher à une goutte d’alcool qu’il a remplacé par des bonbons qu’il suce en permanence. Ce n’est désormais plus que dans ses rêves qu’il descend le Yang-tsé-Kiang. Gabriel Fouquet, son unique client venu voir sa fille dans un pensionnat, revit les corridas endiablées connues à Madrid avec une femme dont il ne parvient pas à faire le deuil. Il est bien sûr difficile de lire ce très beau roman, très touchant dans la peinture de ces deux êtres en perdition, sans avoir en tête les images de l’excellent film qu’en a tiré Henri Verneuil, sans que ne viennent se superposer sur les deux personnages les corps de Gabin et de Belmondo, et sans entendre les savoureux dialogues de Michel Audiard (bien servi, il est vrai, par ceux de Blondin.)
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