Au temps de Marguerite Donnadieu
Existe-t-il des romans inédits de Marguerite Duras du temps où elle s’appelait encore Donnadieu et, plus largement, des années de guerre? C’est la question qui intéresse actuellement tous les durassophiles, et notamment Dominique Noguez qui l’a bien connue et fait le point sur l’état de la situation dans une contribution reprenant pour partie une conférence donnée en 2007 et qui ouvre son livre, Duras toujours, recueil composé de sept autres textes publié chez Actes Sud.
Reprenons les faits. En 1943, Marguerite Donnadieu signe un premier roman chez Plon, Les Impudents (seulement réédité près de cinquante ans plus tard, en 1992, en Folio), en prenant comme pseudonyme le nom de la petite ville du Lot-et-Garonne près de laquelle son père avait, avant sa mort, acquis une maison. Trois ans auparavant, et sous son vrai patronyme, elle a déjà publié avec Philippe Roques un essai, L’Empire français, qu’elle a toujours renié. En 1944, elle passe chez Gallimard avec La Vie tranquille, qui restera longtemps non réédité, avant de réellement démarrer sa carrière littéraire fin 1950 grâce à Un barrage contre le Pacifique qui loupe de peu le Goncourt.
En 2006, en surfant sur Internet, Dominique Noguez tombe sur la vente par un marchand de livres anciens d’un roman publié en 1941, Heures chaudes, par un (ou une) certain(e) M. Donnadieu chez un éditeur parisien à l’existence éphémère, Les Livres nouveaux. Or, de ce livre, Noguez en avait déjà entendu parler dix ans auparavant par un ami familier des bouquinistes. Cette mystérieuse initiale est-elle-celle de Marguerite, ce qui ne serait guère étonnant à une époque où peu de femmes encore écrivent ou, tout au moins, signent de leur nom?
Noguez a mené son enquête, évidemment, présentant les arguments «pour» et «contre». Parmi les premiers: une citation en exergue de Racine dont Duras a toujours été une grande admiratrice, dont elle a vu les pièces dans les années 1930 et qu’elle lit frénétiquement à l’époque; des déclarations postérieures de l’intéressée elle-même concernant notamment des romans écrits pendant la guerre avec «une bande de jeunes»; des liens entre ce roman, son histoire et ses personnages, et ceux qu’elle écrira plus tard; des tournures typiques, etc. Parmi les «contre»: la psychologie de certains personnages, les références littéraires, le style fait d’expressions datées et de poncifs – Noguez émettant alors l’hypothèse d’une «première» Duras.
Mais ce n’est pas tout. Noguez a en effet retrouvé un autre roman, Caprice, publié chez un autre éditeur, Nicéa, où, a écrit Pierre Assouline dans un article ancien, Duras a effectivement publié des «romans de gare pour des raisons alimentaires». Il ne fait guère de doute, pour Noguez ainsi que l’Association Marguerite Duras du Lot-et-Garonne, que ce roman a bien été écrit, du moins en partie, par la future auteure de L’Amant. Les «preuves» sont à la fois propres au texte lui-même – elles sont d’ordre biographique, stylistique, thématique, narratif, etc. – et externes à lui. Par exemple une allusion de Duras dans les années 1980 à deux romans emportés en 1943 par l’agent de la Gestapo qui a arrêté son mari, alors qu’elle n’en avait, à cette date, que publié un seul. A son éditeur Pol Otchakovsky-Laurens, qui s’en étonne, elle reparle de «romans sentimentaux» rédigés ces années-là.
Affaire à suivre, donc, et peut-être rapidement car, d’après Noguez, la réédition de Caprices «n’est probablement qu’une question d’années, voire de mois». Espérons-le.
