Facebook

Aucune morale


Un « expert de la finance » s’exprime dans Le Soir du 29 avril dernier : « Soyons clairs, les marchés ne font pas dans les sentiments. Ils n’ont aucune morale ». On admirera d’abord le recours à cette prosopopée devenue aussi commune que l’hyperbole appliquée aux vedettes sportives, celle qui fait du ou des marché(s) une espèce de personne confinée sous la burqa de son anonymat. Qui c’est qui, le marché ? Il y a bien des gens là-derrière, des courtiers, des traders, des vendeurs, des acheteurs, des commentateurs de cours, que sais-je encore ! Des êtres de sang et de chair, peut-être pas de cœur. Car on admirera aussi la brutalité de l’aveu : « les marchés n’ont aucune morale ».

Nous admettons donc que vivent en notre sein des gens, car, je le répète, les marchés c’est des gens, dépourvus de morale ? A l’heure où l’on traque les pédophiles jusque sous les jupes des prélats, où l’on condamne des commanditaires de chaudières, où l’on bannit les fumeurs des lieux publics, nous ne nous soucions guère de rappeler à l’ordre ces Messieurs-Dames des marchés ? Pourtant, leurs actions immorales jouent un rôle considérable dans notre existence de tous les jours. Le drame que vit la Grèce, en attendant qu’il contamine d’autres pays, dont peut-être le nôtre (grâces soient rendues au VLD !), en est la plus actuelle illustration. Ces actions ont un nom, dont l’invocation devrait faire frémir : spéculation. Les gens des marchés sont des spéculateurs. Ils spéculent pour gagner beaucoup plus d’argent, et pour arriver à cette fin, se moquent pas mal d’en priver ceux qui pâtissent de leur irrationnelle pulsion. Car qu’y a-t-il de plus irrationnel que de chercher à vouloir amasser toujours plus d’argent ? Depuis quand l’oncle Picsou est-il une incarnation de la Raison ?

Les spéculateurs sont aidés dans leurs noirs desseins par ces complices aussi discrets que mortifères qu’on appelle les « agences de notation », officines privées à la compétence (on dit de nos jours « expertise », mais je tiens à mon français archaïque) auto-proclamée, dont le travail consiste à noter des entreprises ou des Etats en fonction de leur capacité à engendrer des profits ou à garantir la possibilité d’en engendrer. C’est ainsi que le fonctionnaire, le commerçant ou l’ouvrier grecs risquent de se retrouver sur le pavé de la misère. Les marchés, on vous le dit, ne font pas dans le sentiment. Le sentiment, c’est bon pour les opérations de quête à la télévision ou pour les démêlés conjugaux chers à Anne Quévrin. Tant pis pour les Grecs. Entre la bourse ou la vie, les spéculateurs choisissent la bourse et la vie, ils la laissent à la charité. A vot’ bon coeur, on enverra des couvertures et du lait en poudre à Athènes, et les spéculateurs iront poursuivre leurs méfaits sous d’autres cieux.

Je me pose une question naïve : pourquoi ne peut-on empêcher la spéculation ? J’entends déjà un « chief economist » me donner dans le poste de bonnes raisons de cette impuissance, auxquelles je ne comprendrai rien. Il est vrai que le personnage en question est souvent flamand, ce qui accroît mon imperméabilité à son discours. Il y a deux ans, alors que l’ultralibéralisme battait son plein, les grandes banques d’affaires ont été mendier des aumônes mirifiques auprès des Etats. Aumônes alimentées par l’argent des contribuables. Les Etats, apparemment, n’ont rien exigé en contrepartie. Il paraît que les marchés, toujours eux, sont capables de se rétablir tout seuls. Ce qui n’est évidemment pas le cas du contribuable lambda.

Les immoraux sont parmi nous. On en parle comme s’il s’agissait de personnages recommandables. Imagine-t-on les propos de table des dirigeants des agences de notation et des fonds de spéculation, se gaussant de la Grèce, et se réjouissant d’avoir été si sagaces à augmenter leurs trésors ? Mais non, les acteurs des marchés sont des gens comme vous et moi. Ils aiment leurs enfants, ils font entretenir leurs jardins, ils donnent de l’argent au Téléthon. Après tout, Hitler avait beaucoup d’affection pour son chien.

Mots-clefs :,

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…