Deux univers prenants
Parmi les romans français parus cet automne, deux m’ont particulièrement plu, L’annonce de Marie-Hélène Lafon et Enclave de Philippe Carrese, deux auteurs dont je n’avais jamais rien lu bien que l’un et l’autre aient déjà publié plusieurs livres (surtout Carrese, de nombreux romans noirs et quelques romans pour ados).
Un an après Les derniers indiens (réédité chez Folio), portrait d’un frère et d’une sœur, ultimes survivants de plusieurs générations d’une même famille chez qui le temps semble d’être arrêté, Marie-Hélène Lafon replonge les personnages de L’annonce dans le même village du nord du Cantal, sa région natale. Paul, 47 ans, fermier célibataire, a fait venir à Fridières, Annette, de dix ans sa cadette, et son fils Eric, 11 ans, suite à une petit annonce placée dans le Chasseur français. Elle est du Nord, de Bailleul, une petite ville dont la vie locale est rythmée par la filature, et ils se sont rencontrés à mi-chemin, à Nevers. Elle a longuement hésité mais elle voulait «s’arracher» à son passé, un mari buveur et brutal, une vie fermée. Elle découvre un univers dont elle ignore tout, fait de silences épais, parfois hostiles, de gestes économes, peu démonstratifs. Un univers sans loisirs, sans vacances, sans vrais repos. Le rez-de-chaussée de la ferme où ils vivent est occupé par Nicole, la sœur de Paul, et deux oncles octogénaires restés célibataires qui regardent avec méfiance celle qui a apporté avec elle tous ses meubles. Il lui faut dépasser sa peur et réapprendre à vivre, à se mouvoir, à parler même. Heureusement, il ya un couple et leur fille qui habitent non loin. Et son fils qui s’est pris d’affection pour la chienne, qui le lui rend bien.
Je ne me sens jamais aussi intensément être que quand je suis dans ce travail-là.», confesse Marie-Hélène Lafon. On la croit volontiers tant le monde intérieur des personnages ainsi que celui dans lequel ils vivent, sont décrits avec force et justesse. La romancière sait la gêne qui habitent ces êtres qui n’ont pas appris à être, lourds de cette terre à laquelle ils semblent à jamais arrimés. Grâce à la force de son écriture, L’annonce immerge le lecteur au plus profond de cet univers à la fois littéraire et humain qui nous touche au plus profond. On en sort bouleversé.
C’est une autre émotion qui nous étreint à la fin de L’enclave. Ce matin de janvier 1945, le camp de Medved’ perdu dans les montagnes slovaques frontalières avec la Pologne, est abandonné par les soldats allemands qui, depuis le début de la guerre, y font régner l’ordre et la terreur. Ils laissent des êtres hagards, affamés, meurtris, et coupés du monde suite au dynamitage des pont routier et ferroviaire. Un homme, Dankso, devient le leader naturel de ce «petit peuple». Il proclame la République de Medved’ et organise la vie de ses compagnons d’infortune qui, dans leur majorité, travaillaient à construire des cercueils dans la scierie. Des Tchèques, des Slovaques, des Hongrois, et même des antifascistes italiens arrivés là par erreur et devenus des boucs-émissaires, pour qui l’apprentissage de cette soudaine liberté est difficile.
Au centre du camp s’élève le Palais, un bâtiment occupé par les officiers nazis avec ses parquets cirés, ses chambres proprettes et sa cuisine nickel qui ont tant fait fantasmer les prisonniers luttant dans leurs baraquements contre le froid, la faim et la maladie. Ce lieu, les femmes le connaissent bien pour y a voir «servi», assouvissant les désirs des gradés. C’était leur seule occasion de sortir du sanatorium où elles étaient confinées avec les enfants du Lebensborn volés à des familles tchèques ou slovaques pour en faire de bons Aryens. Raflé avec sa mère, Mathias, le narrateur, est le seul enfant allemand. Adolescent curieux, intelligent et perspicace, il est chargé de consigner la vie du camp dans un carnet.
Enclave est un roman glaçant. Il met à nu un mécanisme terrible, redoutable, inéluctable, hélas vieux comme l’humanité (dont André-Marcel Adamek a d’ailleurs fait le sujet de l’un de ses meilleurs romans, La grande nuit: la dérive totalitaire du pouvoir. Une dictature qui repose sur un mensonge et s’appuie sur des hommes dociles et faibles, fiers de leur parcelle d’autorité qu’ils s’exercent avec une énergie redoublée et aveugle. L’écriture est dense, serrée, précise, rigoureuse dans la description des actions comme dans la peintures des émotions qui habitent Mathias en proie à des doutes et interrogations. C’est très très fort.
Marie-Hélène Lafon, «L’annonce», Buchet-Chastel, 196 p., 15 €.
Philippe Carrese, Enclave, Plon, 313 pages, 20
