Du grand Lax
Christian Lax est l’un des maîtres de la bande dessinée actuelle. Auteur dans les années 1990 d’albums puissants réalisés chez Aire Libre avec le scénariste Frank Giroud (Les Oubliés d’Annam, La Fille aux ibis, Azrayen’), il poursuit son chemin seul ou avec d’autres dessinateurs ou scénaristes. Tandis que Dupuis réédite Sarane et l’intégrale du Choucas, ce drôle de privé pris dans des enquêtes aussi tordues que tordantes, Futuropolis publie Pain d’alouette, un album magistral présenté comme la suite du mémorable Aigle sans orteils.
En quittant en 2007 Dupuis pour Futuropolis, Claude Gendrot, son ancien directeur général, a rejoint Sébastien Gnaedig, lui-même ancien responsable éditorial de l’éditeur de Marcinelle, et ensemble ils ont drainé un certain nombre d’auteurs de la collection Aire Libre, dont Christian Lax. Sous ce label vient d’ailleurs d’être réédité Sarane, un album magnifique paru en 1994. L’aventure d’une femme qui, au cœur des années 1920, épouse un officier de la coloniale avant de s’enfuir dans le Sahara et d’être recueillie par les Touaregs. Elle s’éprend de l’un d’eux mais son destin bascule lorsque ces hommes du désert ramènent un Français blessé.
Cette histoire témoigne d’une maîtrise narrative constante chez cet auteur, comme il le prouve également dans Les chevaux du vent, dessiné par Fournier (qui a jadis signé neuf albums des aventures de Spirou et Fantasio après le retrait de Franquin) et dont le premier tome est paru toujours dans Aire Libre. Soit l’histoire d’un habitant de l’Himalaya indien qui, au milieu du XIXe siècle, se résout à s’engager parmi les Indiens de souche népalaise envoyés par les autorités britanniques – colonisateurs détestés – cartographier les royaume fermés de la chaîne montagnarde. Et notamment le Mustang situé à la frontière entre le Népal et le Tibet qui abrite le monastère où son fils a été envoyé quinze ans auparavant.
Mais, surtout, Lax a publié en 2005, toujours la même collection dont on ne dira jamais assez de bien, une vraie merveille, L’aigle sans orteil. Ou comment, en 1907, un militaire chargé d’acheminer les matériaux destinés à la construction du Pic du Midi, se découvre une passion pour le vélo et nourrit l’idée de participer au Tour de France malgré l’amputation de ses orteils gelés. Pain d’alouette, dont la première époque paraît chez Futuropolis, est d’une certaine façon la continuation de ce récit. Nous sommes dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale, à une époque où les communes françaises se mettent à ériger leurs monuments en souvenir des morts «pour la patrie. Amédée, le cycliste sans orteil, est l’un d’entre eux, laissant une fillette que son vieil ami qui l’avait initié à la petite reine, et qui veut faire graver sur le monument du village dont il est l’un des élus «Maudite soit la guerre», va tenter de sauver de l’orphelinat. Pendant ce temps, les cyclistes continuent à gravir les Pyrénées ou à chuter sur les pavés glissant de Paris-Roubaix. Sous les yeux d’un mineur, ancien coureur lui-même, qui emmène son neveu voir passer les «forçats de la route». C’est un album admirablement dessiné er scénarisé, que l’on peut lire et relire sans qu’il perde de sa force émotionnelle. Si vous ne deviez lire qu’une seule BD ces temps-ci, que vous soyez ou non amateur du genre, plongez-vous dans celle-ci, vous en sortirez émerveillé et profondément chamboulé.
