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Du sacrifice de la conscience


« Le silence de Dieu et notre incapacité à entendre Sa voix face aux maux du monde sont un mystère impénétrable. Mais le silence de l’Homme se situe sur un autre plan. Il nous interroge, nous défie, il n’échappe pas à notre jugement. » C’est par ces mots forts que le Grand Rabbin de la Synagogue de Rome, Riccardo Di Segni, a conclu son discours d’accueil au Pape Benoît XVI, ce dimanche 17 décembre, en présence d’un groupe de survivants aux camps d’extermination nazis. Le silence auquel il faisait allusion est celui d’Eugenio Pacelli, élu Pape sous le nom de Pie XII en mars 1939. Un silence lourd, oppressant, alors qu’avait lieu, en octobre 1943, à un jet de pierre des arcades vaticanes, la déportation des Juifs romains.

Si le Rabbin Di Segni a tenu ces propos, c’est en réaction à la récente décision de Joseph Ratzinger de relancer le processus de béatification du Pape controversé, le Pape du Grand Silence. Ce processus, réouvert en parfaite contradiction avec les appels au dialogue entres les différentes communautés religieuses, se veut clairement un signal envoyé à l’aile droite du Clergé, son aile la plus traditionnaliste. A l’instar de la libéralisation de la messe en latin dès juillet 2007, de la levée de l’excommunication des quatre évêques lefebvristes en janvier dernier ou de la nomination de Mgr Léonard à la tête de l’Eglise catholique belge en ce début de semaine.

Notre propos n’est naturellement pas de porter un jugement historique sur l’action de Pie XII durant le premier tiers de son pontificat. La question de la légende noire née autour d’Eugenio Pacelli est bien trop complexe pour être traitée superficiellement. Quels auraient été les conséquences d’un abandon du silence, d’une condamnation de sa part, haute et claire, de l’extermination des Juifs par les Nazis ? Le nombre des victimes aurait-il été moindre ? Nul ne peut le dire.  Car si son silence, de 1939 à 1945, est incontestable, les aides apportées par l’Eglise à des Juifs Italiens, à des soldats en déroute, à l’opposition au régime mussolinien le sont tout autant. Nous commettrions donc une grave erreur en assimilant l’attitude de neutralité vaticane à une quelconque sympathie pour le régime national-socialiste allemand de l’époque.

Toutefois, comment ne pas pointer du doigt le maintien du silence après la guerre ? Alors que dès le début des années soixante, notamment avec la Conférence de Seelisberg, puis avec le procès Eichmann, l’opinion publique mondiale s’interroge, demande des comptes sur les rasions de l’atrocité, le Saint Siège, lui, se tait une nouvelle fois. Refusant obstinément de sonder sa conscience. Pire : pour contrer la demande de béatification de Jean XXIII par des évêques dits progressistes, Paul VI couple à celle-ci un processus similaire en faveur de Pie XII. Par souci de concilier la droite et la gauche, les conservateurs et les progressistes. Cette non-réflexion sur soi-même fut une erreur historique manifeste. Un rendez-vous manqué avec l’histoire.

Or, force est de constater aujourd’hui que les leçons du passé n’ont pas été tirées. Que les mêmes erreurs se répètent. Et pourtant : Rome ne sortirait-elle pas grandie en suspendant le procès en béatification du pape controversé et en s’interrogeant réellement sur son passé ? En levant le véto posé à la consultation de l’ensemble des archives disponibles sur la période concernée ? Ne le doit-elle pas à la communauté juive, mais aussi à une partie importante du monde catholique ? A l’histoire. A tous ceux qui, à défaut d’accuser, veulent comprendre, contextualiser, interpréter ce silence qui a peut-être sauvé des vies. Ou peut-être pas. Car nombreux sont ceux, catholiques et autres, qui ne pensent pas l’Eglise romaine digne de sacrifier, sur l’autel de basses visées politiques, le plus précieux de ses biens : sa conscience.

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3 réactions sur “Du sacrifice de la conscience”

  1. leo dit :

    Bonjour,

    Puis-je reproduire cet excellent article sur un blog privé ?

    merci

  2. Vincent Engel dit :

    Merci pour l’intérêt que vous manifestez pour notre site.
    Vous pouvez reproduire le début de l’article sur votre blog, avec un lien vers le nôtre pour lire la suite, en mentionnant évidemment le nom de l’auteur et la source.
    Merci de nous communiquer le lien,
    Vincent Engel.

  3. leo dit :

    Désolé pour l’erreur d’adresse email.

Réagissez

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…

    • Il faut

      A toutes les malédictions qui frappent la Grèce oubliée des Dieux, il faut ajouter celle d’avoir vu émerger aux législatives du 6 mai un parti néo-nazi, qui a très vite donné sa pleine mesure. D’abord, les journalistes ont été contraints de se lever quand le chef de cette clique est arrivé à la conférence de presse – ceux qui ont refusé étaient exclus de la salle. Ensuite, on l’a interrogé sur la manière dont il aborderait la question de l’immigration si son parti entrait au Gouvernement. Réponse : « Je vous laisse imaginer… » C’est parfaitement clair, dans son obscurité même…

    • Il faut

      Après avoir soufflé un grand coup en direction de Paris dimanche soir, il faudra à nouveau retenir sa respiration, cette fois pour une durée indéterminée, auvu du résultat des législatives en Grèce. Les deux partis (Pasok et Nouvelle Démocratie) qui ont approuvé les ukases de la Troika ont perdu, au bénéfice de partis (de la Gauche radicale aux néo-nazis) condamnant les mesures d’austérité sur les salaires et les retraites. L’UE, comme prévu, menace de ne plus verser l’aide promise : et pourtant, dans un sens comme dans l’autre, ce n’est pas un retour à la case zéro…