Editeurs belges (1): Le Grand Miroir
Cofondées à l’aube des années 2000 par Stéphane Lambert, les éditions du Grand Miroir, en référence au nom de l’hôtel bruxellois occupé par Baudelaire en 1864, ont ensuite été reprises par les Editions Luc Pire. Mais Luc Pire ayant quitté la maison qu’il avait fondée, celle-ci reprend à la rentrée le nom de l’ancien éditeur tournaisien racheté il y a quelques années, La Renaissance du Livre, qui, outre Le Grand Miroir, possède désormais deux autres collections, Espace Nord et Espace Vital. Pour qu’une maison d’édition parvienne à s’imposer, notamment sur le marché français, il lui faut publier au minimum dix à douze romans par an. Espérons que ses nouveaux propriétaires lui en offriront la possibilité.
En attendant, il n’est pas inutile de jeter en coup d’œil sur les récentes parutions du Grand Miroir qui, par leur qualité, le placent parmi les meilleurs éditeurs de littérature francophone. Dérive, le deuxième roman d’Isabelle Garna sept ans après le troublant L’Indiscrète, a d’ailleurs eu droit à un article fort élogieux dans Le Monde des Livres. En lisière d’une ville jamais nommée, mais qui pourrait être Charleroi d’où est native l’auteure, dans un quartier qui suinte la misère économique, sociale et morale, la tristesse et l’ennui, une couple, parents de deux enfants, est à la dérive. Mireille, caissière dans un supermarché, compense la progressive rupture du lien sentimentale et physique avec son mari en entretenant une liaison avec le fils des voisins, étudiant en médecine. Blaise, sans boulot fixe, se présente chez une employée potentielle victime d’une chute mortelle. Craignant d’être accusé du meurtre, plutôt que d’appeler la police, il enlève le petit-fils de la présumée défunte et le séquestre dans une cabane de chantier. Un engrenage fatal est mis en route, il est désormais trop tard pour faire marche arrière. Par une écriture sèche en totale osmose avec son sujet, alternant la première (Mireille) et la troisième personne (Blaise), Isabelle Garna donne à son livre une dimension subjuguante, fenêtre ouverte sur un monde en perdition et sans espoir.
On retrouve une même exigence de style, mais mise au service d’un propos tout autre, plus ludique et d’un abord nettement plus complexe, dans Eternels instants, le premier roman du Namurois Edgard Kosma, pseudonyme de Benoît Dupont, coanimateur du site ONLit. Son héros, Cédric Eugen, né à minuit pile, est l’un de ces «bannis qui marchent inexorablement vers la mort», comme ses parents et grands-parents qu’il n’a pas connus. Tout au long du roman, il ne cesse de s’interroger sur sa place dans le monde, sur son identité, relayé par l’auteur lui-même qui rappelle la dimension éphémère de l’existence qui n’est rien d’autre que l’association d’un prénom et d’un nom ainsi qu’«un flux temporel savamment ordonné». Le personnage réfléchit plus qu’il n’agit. Après plusieurs expérimentations diverses, par exemple, ne sachant vers où aller, il se fixé comme ambition de taper sur son clavier un nombre de neuf chiffres qui va crescendo. En quatre heures de travail quotidien, il passe ainsi de 147 238 649 à 147 292 137. Il est impossible de cerner en quelques lignes un roman aussi étrange, divers et souvent désarçonnant par sa construction. Sachez seulement qu’une certaine Constance Azed découvre, sous un banc, un carnet où elle lit par exemple que «l’âge d’un être humain devrait être comptabilisé en fonction du nombre de mots prononcés, pensés et écrits depuis l’instant de sa naissance et non en temps vécu». La lecture de ces pages la renvoie à un souvenir datant de 1945 la reliant étrangement à la famille de Cédric Eugen. A noter que ce roman profondément original, fruit d’un vrai travail littéraire, est sélectionné pour le Prix Senghor du Premier roman francophone décerné en octobre prochain.
Nous sommes sur un tout autre terrain avec le deuxième roman de Marc Pirlet, Derrière la porte. Le style, moins travaillé, est au service d’une histoire extrêmement prenante (mais au final hélas assez convenu). Un jeune homme solitaire est chargé de veiller sur sa voisine du dessous. Enfin, plus précisément, de sortir cette très jeune femme du mutisme dans lequel elle est entrée un an auparavant suite au décès de sa mère. La vision du film de Jean-Pierre Melville, L’Armée des Ombres, suivie de celle de L’Horloger de Saint-Paul, le convainc qu’elle possède des liens avec la ville de Lyon. Là-bas, cet étrange couple croise effectivement deux personnes qui l’ont connue et ainsi le narrateur parvient-il à reformer le puzzle de la vie de sa protégée. Comme Le Photographe, le précédent roman de cet écrivain liégeois, Derrière la porte est un livre bref, ce qui donne un côté lapidaire à cette histoire terriblement humaine.
Cette chronique m’a conduit à ouvrir un roman paru en 2009, L’Aubaine, de Rose-Marie François. De cette poétesse picarde, semble-t-il, mais formée à Liège, connaissant plusieurs langues (entre autres le roumain, l’autrichien, le letton, le néerlandais et l’italien), dont les recueils ont été couronnés par plusieurs prix et qui, jusqu’ici, n’avait écrit qu’un seul roman, Passé la Haine et d’autres fleuves, publié au Fram (à Liège) en 2001, je n’avais rien lu. J’ai été littéralement bluffé par la force littéraire de cette Aubaine. Le jour où une famille allemande se réunit dans la maison familiale alsacienne pour les cinquante ans d’une des filles, le père meurt subitement. Cet homme a vécu avec une femme qui lui a donné quatre enfants, dont l’un mort en bas âge, puis, après la disparition de cette épouse, avec la sœur de celle-ci, avant de se remarier avec une divorcée qui n’a jamais accepté sa belle-famille. Dans ce roman qui s’aventure dans les pensées intimes de ses multiples protagonistes, tout en accordant une belle place à d’excellents dialogues, il est question de liens familiaux, bien sûr, mais surtout d’un passé douloureux, la Seconde Guerre mondiale et les camps de concentration, avec même une allusion au Rideau de Fer. Tout est parfaitement maîtrisé, ici, tant la langue dont la beauté ravit, que l’émotion constamment contenue, ce qui la rend encore plus puissante et riche.
Il reste à espérer que le Grand Miroir poursuive sa route sur cette même voie. Mais pourquoi en douter?

merci pour les compliments !