Editeurs belges (4): Esperluète
C’est une plasticienne, Anne Leloup, qui a créé il y a quelques années sa propre maison d’édition, Esperluète, dans le village belge où elle réside, Noville-sur-Mehagne. Son ambition est d’allier les mots et l’image, l’écriture et le dessin dans d’élégantes et fines plaquettes couleur crème avec rabats. Une manière de se démarquer artistiquement de l’édition courante.
La poétesse tournaisienne Françoise Lison-Leroy a publié plusieurs livres chez cette éditrice. Son plus récent recueil, C’est pas un jeu, est passionnant par sa diversité. Aux poèmes joliment rythmés – à lire à haute voix – réunis sous le titre de l’ensemble, suivent un bref et douloureux texte en prose, mais surtout un double et émouvant hommage, d’une part aux voisins de ses parents dans le village flamand où elle est née, d’autre part à Jean-Claude Saudoyez dont les dessins accompagnent ses textes.
Sous la plume de la Namuroise Nicole Malinconi (avec des dessins de Patrick Devreux), a paru un autre hommage, consacré au pianiste Sviatoslav Richter. Plus précisément, Sous le piano observe le pianiste à travers le film que Bruno Monsaingeon lui a consacré, sorti en 1998, quelques mois après la mort de l’artiste. Nous sommes, bien évidemment, davantage devant une évocation poétique que face à une biographie proprement dite, la vie de Richter étant à peine retracée.
L’ouvrage de Nadine Brun-Cosme, illustré de dessins de Marie-France Bonmariage, est un bref roman profondément juste et mélancolique. Son titre, Le petit cri pointu des longs ciseaux d’acier, se réfère au bruit provoqué par la coupe des roses à la fin de l’été. Deux sœurs très différentes, Aline et la narratrice, l’une constamment occupée à cuisiner, ranger, nettoyer, faire des courses, l’autre, plus rêveuse et contemplative, davantage encline à la promenade et à l’évocation du passé, se retrouvent dans la maison d’une femme qu’ils ont connues jadis, Louise, et où ils ont passé bien des étés. L’auteure égrène de manière profondément sensible le fil des jours construits de gestes quotidiens, d’émotions, de souvenirs partagés ou gardés en soi, de balades, et même d’une rencontre avec le fils du voisin.
Paru l’an dernier, Histoires de Paris, apparaît comme une exception dans le catalogue d’Esperluète. D’un format plus grand, ce recueil de quatre nouvelles d’essence probablement autobiographique et enrichies d’illustrations très colorées de l’artiste argentin Antonio Segui, sont en effet signées par un auteur argentin, Mario Benedetti, disparu à 88 ans en mai 2009 quelques semaines avant la sortie du livre. A travers ces textes, c’est de l’exil qu’il parle et de la nostalgie qui lui est irrémédiablement associée. Dans une histoire, deux exilés jouent un jeu né de leur déprime commune: le lieu ou le personnage lié à Montevideo cité par l’un doit être précisément décrit par son compère. Dans une autre, l’heure du dernier métro vient sonner celle de la fin des souvenirs et confidences. Dans la troisième, un homme accueille une femme, exilée comme lui, dans la mansarde d’un hôtel parisien et, ensemble, ils se racontent comment les militaires au pouvoir dans leur pays les ont «brisés». Le personnage du dernier texte, enfin, «vagabonde à travers les pays, les frontières et les mers» afin de ne pas céder au désespoir qui serait né chez lui s’il était resté au pays.
