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Eloge du noir et blanc


A la fin des années 1970, le mensuel (A Suivre) a voulu rompre avec la norme de l’album couleur de 48 planches en publiant de longs et ambitieux romans graphiques noir et blanc. Au sommaire de son premier numéro daté de février 1978, exclusivement noir et blanc, figuraient Sokal, F’Murr, Auclair, Cabanes ou Pétillon. Ainsi que, sur près de vingt pages, les premiers chapitres de deux œuvres majeures, Ici Même de Tardi et Forest et Corto Maltese en Sibérie d’Hugo Pratt.

Pratt et Tardi ont donné chacun ses lettres de noblesse au noir et blanc dans des styles très différents, épuré chez l’un, fourmillant de détails chez l’autre. On peut s’en rendre compte une fois de plus avec leurs parutions récentes chez Casterman. Quinze ans après sa mort, le dessinateur italien n’en finit pas de voir son œuvre redécouverte. En 1967, lorsque Corto Maltese apparaît pour la première fois dans La Ballade de la mer salée, sans en être le personnage principal, Pratt a déjà dessiné de nombreuses histoires, notamment sur des scénarios de Mino Milani pour le Corriere dei Piccoli. En 1969, Pif Gadget lui propose de reprendre le marin maltais dans de courts récits. S’installant à Paris, il délaisse peu à peu ses autres séries. Et notamment Sandokan, l’adaptation d’un roman d’Emilio Salgari par Mino Milani qu’il ne finira pas. Et dont il ne verra jamais la publication. C’est un ancien rédacteur de l’hebdomadaire qui l’a retrouvée dans un carton il y a quelques mois. Cette publication en française au format à l’italienne est donc totalement inédite. Outre de confirmer la justesse du trait de son auteur, elle permet d’en observer les parentés avec Corto Maltese, dans le trait comme dans le décor et chez certains objets et personnages.

Mais ce n’est pas tout. Casterman publie également en un gros volume, sous le titre WWII Histoires de guerre, douze histoires en grande partie inédites dont le cadre est la Seconde Guerre mondiale. Elles ont été réalisées par Pratt à Londres en 1959-60 en majorité pour l’éditeur Fleetway sur base de traductions de scénarios écrits par des auteurs anglais et américains, souvent d’anciens soldats. Nous assistons ainsi à la naissance d’un talent. Gageons que nous n’avons pas fini de découvrir l’œuvre de cet artiste d’exception.

Dès ses débuts à l’aube des années 1970, avec Pierre Christin (Rumeurs sur le Rouergue) ou seul ((Le Démon des glaces, La véritable histoire du soldat inconnu), Jacques Tardi choisit noir et blanc qui deviendra indissociable de l’ensemble de son travail – hormis Adèle Blanc-Sec et quelques autres albums: Nestor Burma, ses adaptations des romans de Siniac, Manchette ou Vautrin et, bien sûr, ses albums consacrés au premier conflit mondial. Après notamment l’indépassable C’était la guerre des tranchées (1982-1993), celui qui a illustré plusieurs romans de Céline revient à sa marotte avec les deux volumes de Putain de guerre!, récit au quotidien du conflit année par année écrit en collaboration avec l’historien Jean-Pierre Verney. Le deuxième volet est édité sous deux ouvertures différentes dont l’une est accompagnée du DVD d’un formidable documentaire mêlant dessins et confessions de Tardi que l’on voit à sa table de travail, récit du déroulement de la guerre, lecture de lettres de poilus, photos d’époque, visites sur les lieux des combats avec le dessinateur et l’historien, etc. C’est profondément émouvant. A regarder t à méditer pour se souvenir d’où l’on vient. Sur le même sujet, il faut encore signaler un ouvrage jeunesse illustré par Tardi, Des hommes dans la Grande Guerre, écrit par Isabelle Bournier. Idéal pour permettre aux plus jeunes de comprendre ces années-là.

Depuis quelques années, Moynot a repris le personnage de Nestor Burma – en couleur. Même s’il manque ce petit quelque chose qui fait la richesse et la singularité de Tardi, ces albums sont néanmoins d’excellente facture. Dans son troisième, L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau, on retrouve le détective dans le 7ème arrondissement de Paris pour une enquête comme toujours savoureusement compliquée.

Si le noir et blanc reste extrêmement minoritaire dans le 9ème art, car réputé non commercial et, en définitive, plus difficile à «manier» que la couleur, de jeunes dessinateurs ne manquent pourtant pas de se risquer sur ce terrain avec leur style propre. L’Alsacien Christophe Chabouté, qui a publié ses premiers strips dans (A Suivre), signe depuis la fin des années 1990 des histoires inscrites dans la ruralité et qui donnent la parole aux rejetés, se plaçant ainsi dans un courant initié par un autre maître du genre, Didier Comès. Il est l’auteur d’une dizaine d’albums dont Purgatoire ou Henri Désiré Landru. Terre Neuvas, sa plus récente publication, raconte le voyage d’un navire de pêche vers Terre-Neuve en 1913. Mais ce qui, de prime abord, ressemble à un document prend un tour dramatique avec la mort successive et violente de plusieurs membres de l’équipage. Ce récit aux dialogues rares puise sa force dramatique dans le dessin exprimant la violence des éléments et des hommes qui y sont confrontés.

Marc-Antoine Mathieu occupe une place tout à fait à part dans cet art. Chacun de ses albums expérimente une nouvelle manière de faire de la BD en jouant à la fois avec ses codes, avec le récit lui-même ou sur les rapports entre la réalité du personnage et celle de l’album. Isolé au sein d’un monde postmoderne et dépourvu d’humanité, son héros récurrent, Julius Corentin Acquefacques, se trouve coincé dans un univers incertain où il est tantôt confronté à une page de l’album que nous sommes en train de lire, tantôt à la recherche de son rêve, tantôt dans un espace-temps indéterminé. Parallèlement aux aventures de ce personnage, l’auteur signe des albums inclassables comme Dieu en personne (Delcourt). Lors du recensement de la population, un homme prétend être Dieu. S’ensuivent prodiges, bains de foule et un méga procès (158 avocats, 1854 témoins, 457 commissions…) intenté par ceux qui n’ont pas voulu naître, qui lui reprochent l’état du monde… Dieu devient une image de marque, le héros d’une pièce de théâtre, l’auteur de livres à succès, etc., etc. Tout cela est raconté dans un film dont l’album est à la fois le déroulé et le making off avec les témoignages de ceux qui ont croisé Dieu ou participé au tournage. Dans cet album, une fois de plus, Mathieu porte un regard critique sur notre société de communication sous un biais décalé et assez surprenant.

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…