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En souvenir de Camus


La France a la fibre commémoratrice (d’autres pays aussi sans doute) et on ne devrait jamais s’en plaindre, c’est à chaque fois l’occasion de remettre en lumière un écrivain et donc de rééditer ses livres ou d’en publier de nouveau à son sujet. Albert Camus, mort dans un accident de voiture le 4 janvier 1960, ne pouvait évidemment pas y échapper (célébration d’ailleurs anticipée par Sarkozy avec l’histoire du transfert de ses cendres au Panthéon). Donc: réédition de romans, essais, pièces, nouvelles mais aussi Carnets. Plus quelques livres hommages et hors-série fort bien faits (notamment ceux de Télérama et du Magazine littéraire).

Une chose m’a frappé: le déferlement de haine avec laquelle a été accueilli son Prix Nobel en 1956 (la France attendait plutôt Malraux). Certain ont dénoncé le «néant» de sa pensée qui «met l’illusion de la profondeur à la portée des intelligences les moins privilégiées.» Même son vieil ami et aîné, Pascal Pia, qui l’avait recruté à Alger Républicain en 1938 (où il publia sa fameuse enquête «Misère en Kabylie»), ne l’épargne pas, pas plus que Bernard Frank, que l’on a connu mieux inspiré, qui stigmatise le «style d’un homme du peuple».

Cet anniversaire a aussi été l’occasion de replacer dans son contexte la phrase qui lui colle à la peau, à charge: «Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.» Lancée à Stockholm, le surlendemain de la remise de son Prix Nobel en décembre 1957, en réponse à un jeune Algérien agressif d’ailleurs installé en Suède, elle ne concerne par la Justice avec un grand J, mais cette forme de «justice» si particulière qu’est le terrorisme (qu’il rejette d’où qu’il vienne, ce qui fut l’une des causes de sa rupture avec Sartre). Voici ce qu’il dit juste avant: «J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille.» La phrase a eu d’autant plus de poids que Camus se taisait depuis plus d’un an au sujet de la Guerre d’Algérie.

Tout cela, on le retrouve dans Le Dictionnaire Camus (Bouquins Laffont) coordonné par Jeanyves Guérin, qui constitue l’une des bonnes surprises du moment. Comme le livre de José Lenzini, Les Derniers Jours de la vie d’Albert Camus (Actes Sud), un regard amical sur la vie de l’écrivain à partir de son ultime voyage. Ou encore la réédition, en très grand format chez Gallimard de La postérité du soleil, réalisé avec René Char. A qui Camus aurait dit lors de leur dernière rencontre: «René, quoiqu’il arrive, faites que notre livre existe.» Ebauché en 1952, cet ouvrage ne verra le jour qu’en 1965, soit après le mort de son auteur. Comme le poète le raconte dans sa postface, Camus est tombé amoureux du Lubéron lors de sa venue à l’Isle sur la Sorgue en 1946 pour l’édition d’Hypnos. Au point de louer une maison dans le coin (et d’en acheter une plus tard à Lourmarin).  Il rencontre une jeune photographe, Henriette Grindat, dont il choisit trente photos qu’il accompagne d’un bref poème – parfois un seul mot. C’est assez déroutant car cela ne ressemble pas vraiment à ce que l’on connaît du bonhomme. Cette réédition est donc une putain de bonne idée, comme dirait l’autre.

De manière plus surprenante, la bande dessinée est également de la fête avec, dans la collection BD de Gallimard, Fétiche, une transposition par Jacques Ferrandez de la nouvelle L’Hôte, parue en 1957 dans le recueil L’Exil et le Royaume. Ce dessinateur connaît très bien l’Algérie puisqu’il y est né en 1955 et il a consacré ce pays, depuis 1987, un magnifique cycle de dix albums, Carnets d’Orient, cinq concernant la colonisation, cinq la guerre elle-même. Amoureux des vastes espaces, Ferrandez donne une densité dramatique et humaine puissante à cette histoire d’un jeune instituteur français né en Algérie et dont l’école, qui accueille les enfants miséreux de la région, se trouve au milieu de nulle part. Il se voit charger, lui qui se sent plus proche des autochtones que des coloniaux, de conduire dans une ville proche un Algérien accusé du meurtre de son cousin. Rien que pour cet album très peu bavard et dont le dessin accuse encore l’isolement du personnage, cette commémoration valait la peine.

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…