Et vous trouvez ça drôle ? Oui
L’humour est né avec la bande dessinée: Monsieur Jabot (illu) ou le Docteur Festus du Suisse Töpffer dans les années 1830-40, The Yellow Kid et The Katzenjammer Kids (Pim Pam Poum) aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, suivis par Little Nemo, Popeye ou Bicot. Et en France, au début du XXe, Bécassine, Les Pieds Nickelés, Bibi Fricotin ou Zig et Puce. Il a bien sûr constamment évolué, notamment grâce aux revues adultes apparues au cours des décennies 1960-70 – Pilote, Hara-Kiri, Charlie Hebdo, L’Echo des Savanes, Métal Hurlant, Fluide Glacial... C’est de là que sont issus quelques-uns parmi ses meilleurs représentants qui n’hésitent pas à flirter avec le non-sens.
Jack Palmer, détective d’une incapacité redoutable et notoire mais de fort bonne volonté, toujours affublé du même trench-coat flottant et d’un improbable chapeau, et dont le plus gros succès est L’Enquête corse (massacré au cinéma par l’égo de Christian Clavier), a été imaginé par Pétillon au milieu des années 1970. Sa quatorzième aventure, Enquête au paradis (Dargaud), confirme, trois ans après L’Affaire du voile, le désir de son auteur d’aborder par le rire les grands sujets de société. Dans un paradis fiscal imaginaire, le Bürgenzell, notre héros se retrouve coincé, suite à une malencontreuse photo prise avec son portable, entre les mafias russes et colombiennes tandis que la vénale famille régnante doit calmer les ardeurs morales de la future belle-famille du prince. Savoureuse parodie de polar.
Ancien journaliste, Tronchet est l’auteur de Raymond Calbuth, Jean-Claude Tergal, Les Damnés de la Terre associés et autres albums indépendants (Le quartier évanoui, Le peuple des endormis, Houppeland, Deux cons), ainsi que de plusieurs livres, d’un film, Le nouveau Jean-Claude, et même d’un one man show qu’il a lui-même interprété. Il est devenu l’un créateurs les plus importants dans la BD actuelle. Son univers, largement humoristique, mais pas seulement (notamment lorsqu’il adapte des romans, tels ceux de sa compagne Anne Sibran), est imprégné d’une générosité et d’une humanité profondément touchantes. Cette qualité de regard lui permet de toujours sauver ses personnages, même les plus pitoyables, et de ne jamais tomber dans le cynisme ou la moquerie. Surtout, son univers est riche d’un imaginaire qui va bien au-delà de ce qui est dit, il renvoie sans cesse à ce que nous sommes. A notre désir de pouvoir construire un monde à notre mesure. Jean-Claude Tergal en est un bon exemple. L’homme à la doudoune, né à la fin des années 1980 dans Fluide glacial, n’a toujours pas accepté le départ, vingt ans auparavant, de celle qui partageait sa vie et son appartement, comme on le découvre dans le 9ème épisode de sa saga, Nous deux, moins toi (Fluide glacial). Il en profite pour remonter dans son enfance et en extirper quelques traumatismes (l’absence de réparties, pas exemple, qui n’a pas connu ça?). A l’instar de l’ensemble du travail de Tronchet, cette série apparaît, derrière le rire, comme une réflexion sur la vie, notre vie, et c’est cela qui fait sa force et sa richesse.
François Boucq navigue avec bonheur entre le sérieux – ses séries avec Jodorowsky, Face de Lune et Le Bouncer, ou Le Janitor avec Yves Sente – et l’humour, notamment grâce à Jérôme Moucherot et Les aventures de la Mort et Lao-Tseu créées il y a une quinzaine d’années dans (A Suivre) avant de passer dans Fluide glacial. Il faut préciser que les deux héros sont respectivement un squelette armé d’une faux et un cochon qui est la réincarnation de l’initiateur du taoïsme. Ensemble, ils se baladent à la recherche de leur prochaines «victimes», quand ils ne prennent pas quelques jours de vacances à bord d’un engin motorisé mi-corbillard, mi-chapelle, comme c’est le cas de leur nouvel album, L’irrésistible besoin d’exister (Fluide glacial). C’est extravagant, désopilant, rudement bien observé et écrit. On est, comme chez Tronchet, Pétillon ou Geluck, dans un léger à côté, plus tout à fait dans notre réalité mais pas très loin quand même.
Dessinateur à Charlie Hebdo, Jul signe, après Il faut tuer José Bové et La Croisade s’amuse, Silex and the city (Dargaud). Les héros de cette judicieuse transposition de notre présent quelque 40000 ans avant J.C. sont un couple de prof (au Collège Françoise Dolto) et leurs enfants, un fils écolo qui prône l’abandon des vêtements en fourrure d’animaux, et une fille au contraire très coquette. Il y est question de la théorie de la décroissance et du Monde Diplodocus, de l’interdiction du port du poil à l’école et du mouvement des «sans-grottes», à la veille d’élections dans la vallée auxquelles se présente Blog. Sur sa liste d’ouverture, dont le slogan est «Silex we can», pourraient figurer un grand singe, un hominidé ou un représentant des minorités visibles (un Neandertal par exemple) et son leader n’écarte pas la possibilité de négocier avec les cannibales (mais quand même pas avec les écolo-sapiens!). Plus globalement, c’est le problème de l’évolution qui est en jeu dans la vie de cette peuplade, une évolution que d’aucuns veulent «écologiquement responsable». Ingénieux, bourré d’inventivité et de détails subtils (dans les dialogues comme dans les dessins), c’est un album formidablement drôle que l’on ne se lasse pas de relire.
