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Francesco Cossiga s’en est allé


Avec la mort de Francesco Cossiga s’en est allée, ce dix-huit août 2010, une part importante de l’histoire de la République italienne. Ou plutôt des histoires de la République italienne.   Car hormis Carlo Azeglio Ciampi et Giulio Andreotti, peu d’hommes politiques transalpins peuvent se prévaloir d’un cursus politique aussi prestigieux que le sien : Secrétaire d’état, plusieurs fois ministre, Premier ministre, Président de la République, sénateur à vie, Président émérite de la République. Membre de l’aile gauche de la Démocratie chrétienne, il fut aussi l’un des plus éminents dirigeants de ce monde catholique-libéral qui a régné en maître, durant près d’un demi-siècle, sur l’Italie.

A ces titres, Francesco Cossiga fut un acteur majeur des événements constitutifs de la première République (1948-1993). Mais aussi de ses aspects les plus sombres, les plus controversés. Parmi ceux-ci, un fait se détache tout particulièrement. Un fait emblématique d’une époque, la guerre froide, d’un combat, l’anticommunisme, d’un principe vieux comme le monde, la vertu ne peut suffire pour gouverner une Cité. 16 mars 1978 : Le nouveau  gouvernement Andreotti doit être institué sur le coup de quinze heures par le vote de confiance des assemblées parlementaires. C’est une date historique, un moment de basculement dans la vie du pays car l’accord de gouvernement, conclu non sans les réticences de certains ténors de son propre camp par Aldo Moro, le président de la Démocratie chrétienne, principal parti politique italien, prévoit une coalition avec le parti communiste (alors le plus puissant d’Europe). Francesco Cossiga est alors ministre de l’Intérieur. Mais ce matin-là, le véhicule conduisant Aldo Moro de son domicile romain à la Chambre des Représentants est brutalement intercepté par un commando des Brigades rouges.

Aldo Moro est enlevé, les cinq policiers de son escorte sont tués. Suit, dans la foulée, le premier communiqué des Brigades rouges. En substance, il est reproché à Moro d’être un des symboles du régime démocrate-chrétien, au service de l’Impérialisme, qui opprime le peuple italien depuis trente ans. L’objectif des Brigades rouges est non seulement de frapper l’impérialisme, à ses yeux incarné par le parti de Moro, mais aussi de mettre fin à cette alliance communistes-chrétiens contre nature, à cette forme d’abdication vis-à-vis du capitalisme afin d’affirmer la primauté, à gauche, de la lutte révolutionnaire.

Très vite, les ravisseurs proposent d’échanger la vie de Moro contre la liberté d’un groupe de terroristes détenus dans les geôles de la péninsule. Refus. Ils conditionnent alors la libération du président des démocrates-chrétiens contre un seul des leurs. Nouveau refus. Le monde politique italien se divise en deux camps : Les uns prônent la discussion avec les brigadistes, les autres la rejetent au nom du refus de créer un dangereux précédent et d’instituer, de facto, les Brigades rouges en interlocuteurs politiques. C’est la ligne de la fermeté incarnée, entre autres, par Andreotti et Cossiga qui prévaudra.

Durant sa détention, Aldo Moro rédigera 86 lettres, certaines arrivées à leurs destinataires, d’autres retrouvées au terme de l’affaire, pour implorer les plus hautes autorités de l’Etat à entamer des négociations avec ses geôliers. Dans une de celles-ci, il posa la question suivante : Les Etats-Unis ont-ils à voir avec le refus de me libérer ? Dans une autre, fustigeant les partisans de la ligne dure, il avertit : Mon sang les éclaboussera. Il sera exécuté au terme de 55 jours d’emprisonnement, le 9 mai 1978. Son corps sera retrouvé dans le coffre d’une Renault 4 à proximité de la Piazza del Gesù, située à égale distance des sièges de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste.

Les conséquences politiques de l’affaire Moro furent doubles. D’une part, la fin du projet d’alliance entre démocrates-chrétiens et communistes. Ces derniers furent exclus de toute coalition gouvernementale ultérieure jusqu’à leur implosion au début des années nonante. Aldo Moro disparut donc avec son projet de solidarité nationale. De l’autre, la réémergence du parti socialiste qui, en quelque sorte, occupa la place initialement dévolue aux communistes. Mais, au fil du temps, toute une série de révélations vont venir troubler l’analyse de cet événement dramatique de l’histoire italienne. La thèse d’une convergence d’intérêts entre pouvoirs d’état, puissances étrangères et mafieuses afin d’éviter l’accession au gouvernement (ce qui était le projet de Moro, sur le point de se réaliser) du plus grand parti communiste européen voit le jour. Lors de différents procès, des repentis jugés crédibles ont attesté du fait que de hauts responsables de la Démocratie chrétienne ont refusé l’aide que leur proposaient des boss palermitains ou napolitains afin de parvenir à la libération de Moro. Dans une célèbre déposition de justice, Raffaele Cutolo, un des principaux leaders de la Camorra, dit avoir lui-même pris langue avec les services secrets à cette fin. Cette version fut plus récemment corroborée par Massimo Ciancimino, un repenti dont le père, Vito (condamné pour association mafieuse), fut non seulement un des principaux leaders du parti de Moro en Sicile mais également un proche de Bernardo Provenzano, figure de proue de la Mafia sicilienne. On sait pourtant que les collusions et les échanges de faveurs entre démocrates-chrétiens et mafieux étaient alors monnaie courante. Il fait donc peu de doute qu’une partie de l’establishment politique italien ne voulait pas de la libération de Moro, ne voulait pas d’une coalition gouvernementale offrant le pouvoir aux communistes.

Mais ces révélations prirent une toute autre dimension lorsque fut évoquée par des brigadistes eux-mêmes les références faites par Moro, lors de sa détention, à l’organisation secrète Gladio, une structure américaine couverte, come l’on dit dans le jargon, placée sous l’égide de l’Otan afin de contrer une éventuelle percée du pacte de Varsovie en Europe occidentale. Et puis voilà que bien que Président de la République en fonction, en 1990, Francesco Cossiga révèle son implication directe dans cette structure dont une des prérogatives, avoue-t-il, était la prise des armes ou toute autre action de terreur afin de contrer l’arrivée au pouvoir des communistes. En d’autres termes, la mise sur pied d’actions de déstabilisation, voire d’un coup d’état. Peu de temps après ces déclarations tonitruantes, Giulio Andreotti admit à son tour qu’il était au courant depuis longtemps de l’existence de cette structure Stay behind, de ses objectifs. Les accords pour la mettre sur pied en Italie, admit-il, furent conclus par les ténors de la Démocratie-chrétienne dans l’immédiat après-guerre. Avec l’appui, direct ou indirect, de certains ténors mafieux. Dont Vito Ciancimino. La boucle est bouclée.

Concluons cette chronique en citant Francesco Cossiga. Il aimait à dire que pour être politique, la politique doit nécessairement être cynique. Nous ne doutons pas qu’il avait raison. Notre propos n’est pas moral : Ses combats en valaient bien d’autres. Nous pourrions toutefois ajouter que, selon Machiavel, pour gouverner en bon prince il faut savoir également user de l’homme et de la bête, de préférence, pour ce qui est de la bête, du lion et du renard. A condition de bien choisir son précepteur, comme Achille, dont l’éducation fut confiée au centaure Chiron, mi-homme, mi-bête. En l’occurrence, relevons que l’éducation politique de Francesco Cossiga fut américain.

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…