Franz Bartelt, décidément
Franz Bartelt écrit. Beaucoup semble-t-il. Né quelque part en France il y a un certain nombre d’années, il vit depuis plusieurs décennies dans les Ardennes, côté français mais à un jet de bière (breuvage qu’il affectionne particulièrement) de la frontière belge. On peut lire à ce sujet D’une Ardenne et de l’autre et Plutôt le dimanche, on en apprendra pas mal sur les mœurs et coutumes de ses congénères limitrophes. J’ai lu quelque part qu’il écrivait une grande œuvre (un grand œuvre?) qui verra peut-être un jour le jour. En attendant, depuis une quinzaine d’années, il publie à un rythme ne cessant de s’accélérer des livres de toutes sortes, chroniques, nouvelles ou romans.
On ne perd jamais son temps à lire Franz Bartelt. Il porte sur son univers, tant humain que géographique, un regard d’une savoureuse et souvent hilarante acuité. Il emploie toujours le terme juste pour décrire ce qu’il voit ou ressent. Il y a, chez lui, un goût affirmé pour les mots, pour les tournures de phrase, bref pour la langue qui pourrait la rapprocher d’auteurs comme Henri Calet ou Alexandre Vialatte, voire Brassens. Tout n’est peut-être pas également réussi, certains de ses livres sont plus faibles, il se laisse parfois entraîner dans d’étranges délires, mais rien n’est vraiment raté. Si je dis que je préfère sa prose courte, au scalpel, telle qu’elle apparaît par exemple dans les plus ou moins récents Pleut-il? (chez Gallimard, son principal éditeur) et Petit éloge de la vie de tous les jours (un inédit dans la collection «Folio 2 €»), je me corrige vite en me souvenant par exemple que Les Bottes rouges et Le Grand Bercail, tous deux parus au début des années 2000, sont de longs moments de grâce littéraire.
Depuis 1995 et son délicieux premier roman chez Gallimard, Les Fiancés du paradis, il aurait publié trente et un livres. Plus d’une moitié de romans (dont trois policiers et un érotique), deux recueils de nouvelles et huit de chroniques et textes divers (parfois accompagnés de photos), deux livres sur Verlaine et Dhôtel, une pièce de théâtre et un récit de son séjour en Irlande (désopilant, à vous dégoûter de vous y rendre). Le tout chez seize éditeurs différents, dont trois belges (Quorum, Labor et le regretté Estuaires).
Une parfaite introduction à l’univers littéraire (mais aussi ardennais) de Franz Bartelt sont ses chroniques. Par exemple celles regroupées dans Pleut-il? où la facétieux narrateur fait l’éloge de la marche (parfois couplée à la chasse aux champignons). «S’il y a un bonheur dans ma triste existence, écrit-il, c’est celui de marcher dans la forêt, bonheur simple, élémentaire, respirable, qui pense. (…) Mon intelligence, modeste, se développe au rythme nonchalant, presque désinvolte, de la marche. Je flâne sur les chemins, comme dans les souvenirs, sans trop me ruiner la tête dans des considérations éminentes. » On peut aussi découvrir une considération moqueuse sur la gaufre (ébauche d’un débat à coup sûr passionnant). «Existe-t-il une denrée plus géométriquement stupide qu’une gaufre? A par la manger, je ne vois pas très bien ce qu’un homme censé peut faire d’une gaufre. Est-ce une pâtisserie? J’en doute. Une date dans l’histoire humaine? Ce serait grotesque. La gaufre n’inspire pas les larmes et ne provoque pas le rire. Elle n’a que le goût de ce qu’on dépose dessus. La gaufre incarne la figure même de l’absence de personnalité, la neutralité absolue. C’est le pain des sans opinion.»
Dans ce bouquin décidément inépuisable (on y croise notamment ces «amis de Paris» dont ne cesse de s’enorgueillir tout «provincial»), le bonhomme parle un peu de lui. Il confie par exemple que s’il avait «écouté la voix du sang» qui l’aurait conduit à la plomberie ou la menuiserie, voire aux chemins de fer comme le souhaitait sa mère, «à l’heure qu’il est, je pointerais le cochonnet dans les bacs à sable du troisième âge, au lieu d’avoir à gagner ma vie en usinant des romances qui ne feront même pas pleurer dans les chaumières.»
Mais bref, Bartelt a une double actualité. D’abord un recueil de nouvelles, La mort d’Edgar – mais qui est Edgar? –, son deuxième après Le Bar des habitudes. Neuf excellentes histoires, par exemple celle où il est question d’un type qui se réveille alors qu’on le croyait mort. Et, de sa femme à ses collègues de bureau, ce n’est qu’une suite de reproches d’être revenu à la vie. Et ensuite un bref roman, Je ne sais pas parler, chez Finitude. Au catalogue de cet indispensable éditeur bordelais, on trouve des œuvres de Raymond Guérin, Eugène Dabit, Georges Arnaud, Jean Forton, Marc Bernard ou Jean-Pierre Martinet – rien que de beau linge. Et son directeur, Thierry Boizet, vient de lancer une revue, Capharnaüm, consacré à tous ces magnifiques écrivains du XXe siècle trop oubliés aujourd’hui. Mais Bartelt, lui, est vraiment notre contemporain et il met sa plume dans les pas d’un écrivain condamné à subir l’horreur suprême (pour lui): parler à la radio. Il écrit un texte – de moins e cinq minutes – qu’il apprend par cœur mais qu’il n’aura pas l’occasion de dire. Je ne sais pas parler est le récit d’une semaine d’angoisse riche en multiples réflexions diverses. Telle celle-ci: «On accorde trop facilement l’intelligence à l’homme qui se tait, alors qu’il n’a que l’intelligence de se retenir de dire des bêtises. Et cette intelligence n’est que de la prudence. Ou du vide. Parfois de l’indifférence.»
