Hommage à un résistant
Je voudrais vous parler de résistance. Mieux : d’un résistant : Gerardo Vacana, poète, essayiste et traducteur, homme de cœur et de convictions, même s’il est probable que son nom ne vous dise rien. Pour le rencontrer, vous devriez en effet vous rendre sur ses terres, rouges et ensoleillées de janvier en décembre, vous perdre dans son potager, son ami et confident, tendre le regard bien au-delà des étendues de pieds de vigne, de figuiers, de chênes et d’oliveraies. C’est probablement là, confiant ses peines à un compagnon de basse-cour, farfouillant dans un sentier abrupt et herbeux que vous le trouveriez. Et sans doute ne croiriez-vous pas que notre homme est un héros, un héros des temps modernes.
Vous seriez à Gallinaro, au pied du parc national des Abruzzes, à deux pas de l’Abbaye de Monte Cassino, là où buta le Mal en mai 1944. Au beau milieu de Vallée de Comino, qui a vu naître, entre autres fils glorieux, Cicéron et Saint Thomas d’Aquin. C’est de là, de Gallinaro, que notre résistant mène son noble combat. Que chaque année depuis près de quarante ans, les poings dans les poches crevées par la force de son idéal, il s’en va renverser les flots de l’indifférence, de l’apathie, de l’indolence, pour mener à bon port le projet d’une vie : faire triompher l’instinct du Beau. Seul, il parvient à faire de ce village d’un millier d’âmes à peine, accroché à flanc de montagne, une des capitales internationales de la poésie. Italiens, Belges, Français, Suisses, Espagnols, Portugais, Roumains, Camerounais, et tant d’autres encore. Une semaine durant, à l’orée de l’automne, des poètes de toutes nationalités se réunissent à Gallinaro pour les Rencontres internationales de poésie de la Vallée de Comino, sous la houlette de Gerardo Vacana.
Pourquoi ce combat ? lui demanda-t-on un jour. Parce que pour le poète, répondit-il, un brin d’herbe est chose bien trop vivante, bien trop vive pour n’être qu’une petite tige verte. Parce que seul le poids des mots permet de rendre le monde qui nous entoure plus proche de nous. Parce que l’art, la poésie, affine notre sensibilité, et lorsque le langage s’use, son usure emporte aussi notre sensibilité.
Un jour, dans un congrès, il semble que quelqu’un lui ait fait remarquer qu’en Italie plus personne ou presque ne lisait, que les idées et le langage étaient désormais ceux de la télévision, que la langue étaient asphyxiée par les anglicismes, que nos élites étaient d’un niveau culturel médiocre, que les budgets alloués à la recherche et aux universités étaient chaque année davantage rabotés. C’est ce jour-là, dit-on, qu’on employa à son égard, pour la première fois, le terme « résistant ». Une forme nouvelle de résistance, certes, mais une résistance tout de même, rendue d’autant plus difficile que les combattants faiblissent de jour en jour sous les coups de boutoir répétés d’un adversaire qu’on ne peut clairement nommer, qu’il est difficile de personnaliser.
Il est vrai que nous sommes chaque jour moins nombreux, admit le poète, et cela m’inquiète. Mais aussi faibles sommes nous numériquement, nous n’avons pas encore perdu l’envie de nous battre, nous ne voulons pas arrêter de rêver. Rêver à quoi ? lui demanda-t-on encore. A une société où chacun pourrait voler, fit-il, une société où chacun pourrait devenir un albatros, une société qui permettrait à chacun d’entre nous de déployer ses grandes ailes blanches sans craindre d’être une proie facile pour les équipages de basses mers. Il marqua une courte pause, puis il ajouta : Car nous avons tous des ailes blanches, nous sommes tous des poètes. Le problème est qu’il faut éviter que la poésie ne disparaisse. Voilà pourquoi je continue de lutter. Inlassablement. Voilà pourquoi je résiste.
Et c’est précisément pour cette raison, cher Résistant, cher Gerardo Vacana, que les gens comme vous doivent être honorés. A vous qui avez eu l’amitié de Liberto De Libero, qui avez aujourd’hui celle de Claudio Magris, nous offrons bien plus modestement, à travers cette chronique, toute notre estime. Résistez. Résistez encore et toujours. Nous vous en sommes reconnaissants.
