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Inaccessible quête


Féroces tropiques, Pinelli & Bellefroid, Dupuis/Aire Libre, 88 pages, 15,95 €

Il est des bandes dessinées – on pourrait dire la même chose de films, disques, livres, etc. – qui, dès leur sortie, font figures de classique. Pour la qualité et l’originalité du dessin, du scénario, pour la subtile osmose entre l’un et l’autre, pour cette chose magique et indicible qui s’en dégage? Allez savoir. Toujours est-il que l’on peut sans trop de risques parier sur ce Féroces tropiques qui révèle une nouveau scénariste, Thierry Bellefroid (celui de Mille-Feuilles), et va probablement permettre à son dessinateur, l’excellent Liégeois Joe G. Pinelli, d’élargir son lectorat.
Si vous tapez sur Google Heinz von Furlau, le nom du peintre allemand héros de l’histoire qui peut évoquer Otto Dix, vous serez immanquablement renvoyé à l’album. Car, contre toutes attentes, et malgré la fausse piste lancée en fin d’ouvrage avec la publication de quelques pages de son carnet, le bonhomme n’existe que dans l’imaginaire des auteurs (et maintenant dans celui des lecteurs). Contre toute attente? Il faut voir car, si l’on n’ignore pas que la réalité peut parfois dépasser la fiction, le destin de ce von Furlau est pour le moins désarçonnant.
Engagé comme peintre en 1913 sur un navire allemand en mission océanographique, il est considéré par l’équipage comme un fainéant, un total inutile, voir nuisible – d’autant plus qu’il tient des propos «antipatriotes» (il pressent la guerre puis l’«anéantissement» de son pays). Sur une île de Papouasie-Nouvelle Guinée, les marins sont attaqués puis exterminés par les indigènes. Sauf lui qui a eu la bonne idée d’éviter à une autochtone d’être violée par ses délicats compagnons de voyage. Rentré en Europe, il se retrouve dans les tranchées de la Somme comme lieutenant, et dessinateur. Et une fois la paix revenue, il n’aura de cesse, mal à l’aise dans un présent où, déjà, Hitler et son parti nazi pointent leur nez, de retrouver le monde sauvage où il a touché au bonheur.
Le texte à la première personne est riche, littéraire, intime, politique, jamais inutilement bavard, ni redondant par rapport au dessin souvent inquiétant de Pinelli. Inquiétant car, qu’il déborde de couleurs luxuriantes ou qu’il baigne dans des tons sombres, jamais il n’est vraiment serein. Cette absence de sérénité est encore accusée par les visages, certains ressemblant à des têtes de morts. Comme chez Lorenzo Mattotti ou Denis Deprez, chaque case parle au lecteur, l’interpelle, lui demande quasiment de prendre position. C’est très fort. Pinelli préfère être juste que beau. Car si son trait ne correspond peut-être pas aux canons d’une certaine esthétique BD, celle brillamment représentée notamment par Gibrat, Vicomte, Frank Pé ou Stalner, il traduit avec une profonde justesse les émotions chahutées et contradictoires de ses personnages.
Tant qu’on est à parler de Pinelli, un mot sur une autre de ses publications récentes, Fratelli, où ses dessins noir et blanc accompagnent une histoire écrite par Jean-Bernard Pouy. Cette découverte de New York, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, par deux frères siciliens, voyage incessant entre le passé et le présent, est initialement parue chez Estuaire, la défunte maison d’édition créée par Didier Platteau et Régine Vandamme dont l’objet était d’associer un écrivain et un dessinateur. Trop souvent prisonnier, dans ses purs polars, d’un style qui a tendance à virer au procédé, Pouy a signé ici l’un de ses meilleurs textes, avec Sirop de Liège, également paru chez Estuaire (et, me semble-t-il introuvable). Cette nouvelle et très belle édition, où les dessins sont pleine page, se termine sur un carnet de croquis de Pinelli.

Réagissez

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…

    • Il faut

      A toutes les malédictions qui frappent la Grèce oubliée des Dieux, il faut ajouter celle d’avoir vu émerger aux législatives du 6 mai un parti néo-nazi, qui a très vite donné sa pleine mesure. D’abord, les journalistes ont été contraints de se lever quand le chef de cette clique est arrivé à la conférence de presse – ceux qui ont refusé étaient exclus de la salle. Ensuite, on l’a interrogé sur la manière dont il aborderait la question de l’immigration si son parti entrait au Gouvernement. Réponse : « Je vous laisse imaginer… » C’est parfaitement clair, dans son obscurité même…