La BD en état de guerre (1): Chroniques de Jérusalem
Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, Delcourt/Shampooing, 334 pages, 25 €
Les différents conflits qui secouent la planète, hier ou aujourd’hui, sont au centre de bandes dessinées de qualité. Par exemple Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle, primé ces jours-ci à Angoulême. Après des albums sans paroles nés de son travail dans l’animation (Albert et les autres, Louis au ski) ou les délires du très parano inspecteur Moroni, le dessinateur Québécois installé à Montpelier a publié quatre récits de voyages devenus autant de références du genre. Les deux premiers sur la Chine (Shenzhen) et sur la Corée du Nord (Pyongyang) où il était parti superviser une équipe d’animation, les deux autres sur la Birmanie et Jérusalem où il a suivi sa femme administratrice à Médecins sans Frontières.
Durant l’année 2008-2009, il a donc vécu dans la capitale de l’Etat hébreu, occupant un appartement dans sa partie est (arabe). Tandis que sa compagne gère des missions à Gaza et Naplouse, il s’occupe de leurs deux enfants, les conduisant à l’école ou les promenant au parc, parfois en compagnie d’un autre expatrié, Nicolaï. Tout en essayant de trouver le temps d’explorer Jérusalem Ouest, Israël et les territoires occupés, ou de s’arrêter devant le mur de séparation, un carnet de croquis à la main. Le prêtre d’une église luthérienne située sur le Mont des Oliviers, passionné de BD, lui prête une pièce pour dessiner. Et grâce à l’Alliance française, il expose ses planches dans des villes palestiniennes, anime quelques stages et parle de son travail devant des jeunes des deux côtés de la frontière. Il rencontre également un groupe de graphistes à Ramallah.
De ce quotidien, Guy Delisle rend compte sur plus de trois cent pages noir et blanc ou sépia qui traduisent à la fois l’acuité de son regard et son intérêt pour les autres. Sans militantisme, ni didactisme. Même si on apprend bien des choses sur les lieux saints de la ville et ses quartiers ultra-orthodoxes, sur les «martyres» palestiniens ou sur les différentes communautés arménienne, samaritaine ou chrétienne qui cohabitent tant bien que mal. Et aussi sur la difficulté de vivre en un territoire morcelé, traversé de routes exclusivement réservées aux colons et devenu, en dépit de son «autonomie», une gigantesque prison soumise au diktat de l’armée israélienne.
Chroniques de Jérusalem est un long et riche récit graphiquement très créatif qui dit la complexité mais aussi les multiples contradictions d’une société formée de deux univers antagonistes, violemment inégalitaires, régentée par la loi du plus fort. Notamment à Hébron, ville palestinienne dont certaines rues sont habitées par des colons juifs qui recherchent sans cesse la confrontation. Des colons fanatiques parfois traités très durement par les Israéliens eux-mêmes qui n’hésitent pas à parler de «pogroms» ou de «terroristes juifs». Mots que l’on n’oserait pas employer en Europe sous peine d’être taxés d’antisémites.
