Labyrinthe Rouaud

Rarement image aura mieux collé à une oeuvre littéraire: depuis 1990 et Les Champs d’honneur, l’un de meilleurs prix Goncourt jamais décerné, Jean Rouaud invente un monde littéraire qui ressemble à un labyrinthe en constante expansion. Soit un tout cohérent formé de multiples galeries qui tantôt se croisent, tantôt se rapprochent ou s’éloignent. Il y a, dans sa lecture, quelque chose d’étrangement fascinant.
Après cinq romans parus chez Minuit où il a transformé son histoire familiale, ainsi qu’une partie de la sienne, en formidable terreau romanesque – qui ne se souvient de l’inoubliable Grand Joseph, son père? -, il publie depuis 2001 des livres très divers chez Gallimard, essais, nouvelles ou romans. A L’invention de l’auteur, où il examine ce qui le fonde en tant qu’écrivain, ont notamment succédé L’Imitation du bonheur, qui se déroule au lendemain de la Commune de Paris, et, en ce début d’année, La Femme promise. Dans chacun de ces deux romans, intervient de loin en loin « l’auteur », Rouaud revendiquant avec intelligence et talent la paternité du Nouveau Roman, créant ainsi une sorte de distance (défiance?) entre l’acte d’écrire et la matière romanesque elle-même.
La Femme promise raconte une histoire d’amour, la rencontre entre une femme dont la maison a été vidée, et un homme qui s’est vu dérober sa voiture pendant qu’il faisait de la plongée. Tous deux sont originaires de ce coin de la Basse Normandie où le grand-père de l’un réparait le vélo de l’autre. Progressivement jaillit une autre histoire, celle de la Résistance et de la Collaboration, et une autre « intrigue », un tableau inachevé, unique rescapé du vandalisme. Mais dire cela n’est encore rien dire tant, chez l’auteur du Monde à peu près, c’est de l’écriture que naît le roman. Il est à la fois profondément proustien, par ses longues phrases que s’enroulent les unes dans les autres ou par ses multiples réminiscences, et intensément flaubertien, l’ermite de Croisset ambitionnant de créer un livre « sur rien » qui tiendrait par la seule force de son écriture.
Magnifique réflexion, en creux, sur la littérature et sur ses infinies potentialités, La femme promise ne se lit pas aisément tant il rompt avec la roman traditionnel. Mais quel bonheur de s’y enfouir pour s’y perdre!
Jean Rouaud, La femme promise, Gallimard, 415 pages, 21 €
