Lax et Pontarolo, et c’est ainsi que la BD est grande!
Pain d’alouette, deuxième époque, Christian Lax, Futuropolis, 70 pages, 16 €
Le Serpent d’Hippocrate, Fed Pontarolo, Futuropolis, 56 pages, 15 €
En 2005, Lax a créé dans la collection Aire Libre un personnage magnifique, Amédée Fario, dit l’Aigle sans orteil, ancien militaire ayant participé à la construction de l’observatoire du Pic du Midi et décidé, par passion pour la Petite Reine, à courir le Tour de France. Mais il disparaît à la fin de la Première Guerre mondiale, laissant une fille évidemment appelée Reine, sortie de l’orphelinat par un couple ami, également passionné de courses cyclistes, Camille et Clémence. Cette «suite» est racontée dans la première partie d’un second diptyque, prolongement à la fois humain et historique de L’Aigle sans orteil, dont vient de paraître le deuxième volet. Et dont le titre, Pain d’alouette, se réfère à la sacoche que portent, dans ces années-là, certains cyclistes, accrochée à leur guidon.
C’est celle ayant appartenu à son père que reçoit Reine. Qui, tout juste sortie de l’adolescence, juchée sur son vélo, s’entraîne jour après jour pour participer, affublée d’une moustache, non pas à la Grande Boucle mais à la Pascale, soit la reine des classiques, Paris-Roubaix. Car, de la Haute-Garonne, l’histoire nous entraîne dans le Nord-Pas-de-Calais, au pays minier. Nous y retrouvons Elie, un jeune galibot qui, contre l’avis de son père qui veut en faire un mineur comme lui, entend devenir cycliste, encouragé par son oncle, Quentin Ternois, lui-même ancien coureur.
Elie, à l’aube d’une carrière qui s’annonce riche, et Reine, lancée dans des études de journalisme à Lille, deviennent les héros de cette épopée puissante qui brasse à la fois l’histoire de ces «forçats de la route», comme les appelait Albert Londres que l’on croise en début d’album, et celle d’autres forçats, ces gueules noires qui jouent chaque jour leur vie au fond de la mine. La construction du récit est intelligente, les dialogues sont toujours justes et le dessin est admirable – le mot n’est pas trop fort. Jouant sur les ocres et les bleus, alternant scènes de plein soleil, de grisaille ou de nuit, Lax donne a son trait une puissance rarement égalée en bande dessinée – il faut voir les mineurs luttant contre la voie d’eau ou les coureurs affrontant les pavés du Nord pour se rendre compte, une nouvelle fois, des potentialités artistiques qu’offre le 9ème art.
Publié chez le même éditeur, Fred Pontarolo, issu des arts décoratifs de Strasbourg, est à coup sûr l’un des grands auteurs BD actuels. Mais hélas trop peu connu. Au savoureux Naciré et les machines, triptyque au dessin novateur paru chez Casterman dans une totale indifférence, ont succédé Akarus et Sapiens, dans la collection Carrément BD de Glénat, puis James Dieu, déjà chez Futuropolis. Le Serpent d’Hippocrate, récit complet inspirée d’une histoire vraie, est son album le plus directement accessible. Dans les années 1990, un médecin de campagne tombe amoureux de l’épouse d’un militaire en mission dans le Golfe persique. A chacun de ses retours, cet homme brusque et frustre fait subir à la mère de son fils toute une série de sévices, généralement avec des camarades à lui. Pour l’amour de cette femme, la praticien quitte la sienne et va ourdir un plan diabolique: tuer son brutal rival.
Cet album aux couleurs sombres et inquiétantes, particulièrement original dans l’agencement de ses pages constituées de cases aux formes variables, tire son réalisme non dans la finition du trait (comme chez Lax) mais dans une vigueur et une énergie qui traduisent à la perfection le désarroi intérieur de son héros.
