Les Intégrales BD au rayon nostalgie
Les Intégrales font désormais partie intégrante du paysage de la bande dessinée. Elles permettent aux maisons d’édition de revitaliser leur fonds tout au jouant sur la fibre nostalgique des lecteurs plus âgés – il est en effet douteux qu’elles touchent un nouveau public, même passionné, qui a déjà beaucoup à faire avec les trop nombreuses nouveautés. A ce titre Dupuis, et dans une moindre mesure le Lombard, sortent résolument du lot.
Au Lombard, le problème tient à la qualité inégale de leurs Intégrales. Alors que l’éditeur bruxellois fait un sans-faute avec Bernard Prince, Comanche, Adler, Madila ou Jonathan (série toujours en cours), autant d’albums extrêmement soignés qui permettent de se (re)plonger dans des séries importantes, il est, par la pauvreté des dossiers introductifs, nettement plus décevant avec Cubitus, Clifton ou Spaghetti, comme si ces histoires humoristiques «pour enfants» méritaient moins d’attention que d’autres plus «nobles». Et entre les deux, figurent Michel Vaillant, Roc Hochet, Buddy Longway, Isabelle, Victor Sackville, Vasco, etc.
Dupuis, de son côté, a, comme on dit, mit le paquet sur ce type d’albums. Quelle que soit la série, le dossier qui la présente est impeccable tant par l’intérêt de ses textes que par sa richesse iconographique. Prenons Sophie, personnage créé par le trop oublié Jidéhem, complice de Franquin qui s’inspira de son vrai patronyme, de Maesmaker, pour camper l’irascible et pressé homme d’affaire dont la signature de contrats (à la teneur inconnue, du dessinateur lui-même) est sans cesse empêchée par Gaston (ou l’un de ses «protégés»). C’est pour la rubrique auto de Spirou, où il succède à Franquin à la fin des années 1950, que Jidéhem crée le personnage de Starter. Ce jeune mécano- pilote devient en décembre 1959 le héros d’un mini-récit, La Révolte des autos (repris ici en fac-simile), puis, un an et demi plus tard, celui d’une longue histoire, Starter contre les casseurs, sur un scénario d’Yvan Delporte. Dans sa deuxième grande aventure, La Maison d’en face, qui met en scène Zoé, une voiture humaine, trop humaine, apparaît une fillette prénommée Sophie (comme la fille du dessinateur). Elle revient (avec son papa) dans l’épisode suivant, L’œuf de Karamazout, qui deviendra le premier épisode des Aventures de Sophie, Starter s’effaçant.
Ces trois albums sont réunis dans le premier tome d’une nouvelle Intégrale qui vient enrichir le catalogue d’une collection où figure une petite vingtaine de titres. Des titres de deux ordres. Soit il s’agit de la reprise d’une série qui, dans chaque volume, regroupe trois ou quatre épisodes. C’est le cas de La Patrouille des Castors (deux tomes parus), Tif et Tondu, dont les 9 et 10ème tomes réunissent les scénarios plus politiques de Desberg, Jerry Spring (4 tomes), Théodore Poussin (2 tomes), Johan et Pirlouit (4 tomes), Les Petits Hommes (3 tome) ou, évidemment, Spirou et Fantasio (11 tomes).
Soit ces Intégrales reprennent en un seul gros volume la totalité des aventures d’un même héros. Par exemple Attila, le chien qui parle dessiné par Derib, ou, récemment, Pauvre Lampil et César. Pauvre Lampil raconte, dans des gags d’une ou plusieurs pages, les tracas quotidiens d’un dessinateur et, accessoirement, de son scénariste, doubles de papier des auteurs, Willy Lambil et Raoul Cauvin (également cosignataires des Tuniques Bleues). Le pauvre scribouillard, en proie à des accès de déprime et de doute qui se manifestent par une humeur souvent massacrante, est principalement montré dans son univers familial, à savoir auprès de sa femme qui ne s’en laisse pas compter, ou lors de séances de dédicaces. Parue dans Spirou à partir de 1973 dans une rubrique intitulée «Carte blanche à», cette série plus ou moins autofictionnelle – qui ne trouva jamais vraiment son public – a connu sept albums jusqu’en 1995. Ce volume en repend les couvertures ainsi que des gags inédits.
César est, avec Gil Jourdan, l’autre chef d’œuvre de Maurice Tillieux. Cette Intégrale reprend la totalité des gags existants, ceux parus dans les quatre recueils ainsi que des inédits. Apparu en 1957 dans Spirou, ce personnage déménage après quatre courtes histoires dans les pages d’un autre hebdomadaire édité par Dupuis, Le Moustique, où il restera jusqu’en 1966. Célibataire et dessinateur d’histoires pour enfants, il est le plus souvent flanqué d’une fillette impossible, Ernestine, qui n’est autre que la fille de son voisin, un policier qui ne cesse de lui dresser des procès-verbaux sous les prétextes les plus absurdes. Il ne cesse également de se chamailler avec Eglantine, sa femme de ménage, grande protectrice de la poussière et des araignées qui lui envoie de temps à autres des choses à la tête. On retrouve dans cette série, l’un des plus célèbre running gags de la BD où César échoue à chaque fois à entendre la chute d’une histoire drôle racontée à la radio.
Raymond Macherot (1994-2008) est célèbre pour ses deux petits animaux, un lérot, Chlorophylle, créé en 1954 dans Tintin, et une souris, Sibylline, née dix ans plus tard dans Spirou et qui fait aujourd’hui l’objet d’une Intégrale chez… Casterman où sont prévus cinq tomes. C’est avec plaisir que l’on retrouve les courtes histoires de Sibylline et de Taboum, son ami, qui, après avoir quitté la maison et son chat, découvrent la campagne et quelques-uns de ses habitants, le corbeau Flouzemaker, le hérisson brigadier Verboden, Gloglo le perroquet ventriloque, Pistolard l’enchanteur ou le terrible Anathème qui prend le pouvoir dans la communauté des rats. Le dessin est alerte et plein de fantaisie, tout comme les histoires elles-mêmes dont le charme est resté intact.
