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Lettre à mon ami Vincent (2)


Bonjour Vincent,
 
D’abord une bonne nouvelle : la grande discussion sur la mobilité à Anvers et les accès au port naval est terminée. La solution est ce qu’elle est, mais voilà déjà un problème en moins. Oui, il y a encore des gouvernements qui décident ; au niveau fédéral, le gouvernement d’affaires courantes fonctionne bien, mieux même qu’avec un gouvernement normal où les blocages étaient la règle. À propos d’affaires courantes, il parait qu’en Belgique le gouvernement ne peut par exemple pas décider d’un budget pour l’année à venir, alors qu’aux Pays-Bas, pourtant dans la même situation que nous, le gouvernement proposera un budget comme le prévoit les règles parlementaires. Le journaliste du Standaard concluait qu’aux Pays-Bas, ce qui est impératif, c’est de boucler un budget pour octobre, tandis qu’en Belgique, ce sont les accords politiques. Voilà qui mérite une réflexion, non ?
 
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre réponse à ma première lettre. Je partage votre idée qu’il est dommage de préférer être le premier dans son village que le deuxième à Rome. Oui, plus d’ambition est nécessaire. Mais je ne pense pas qu’en Flandre ont voit la Belgique comme Rome. Et Bruxelles encore moins. Quelqu’un de bien informé me disait qu’un francophone de Bruxelles faisant parti du milieu politique lui avait confié, je cite : « si les Flamands savaient à quoi les dotations sont utilisées, ils deviendraient immédiatement tous séparatistes. Il ne faut peut-être pas s’étonner, du coup, du manque de confiance affiché par les Flamands…

J’ai donc retrouvé le courage de suivre l’actualité communautaire, bien qu’elle ne s’éclaircisse pas du tout. J’ai même eu l’impression que chacun, de chaque côté, s’exprimait sur l’adversaire en termes populistes. Charles Piqué voit la N-VA déjà comme un ennemi, plus comme un adversaire politique, et Jan Peumans recevait quelques coups lors d’une visite en Wallonie. Bon Dieu, pourquoi continuer à verser de l’huile sur le feu alors que rien n’est perdu, mais que tout reste à faire ! Le clash entre Di Rupo et De Wever n’est d’après moi pas si mauvais que ça ; il permettra de vérifier si les balises restent bien en place pour poursuivre un chemin commun. Cette période, pendant laquelle les deux protagonistes ne se sont pas vus, a offert une chance de laisser évoluer les idées.
 
Paul Magnette (PS) a fait une apparition remarquée à la VRT. On lui a offert un podium pour attaquer la N-VA sans qu’on lui pose la moindre question difficile. Quelle différence avec la façon dont les médias (la RTBF et certains journaux) ont traité De Wever… Et nouveau coup de théâtre, Le Soir suggère que De Wever est probablement un sympathisant des nazis puisque son grand-père l’était. Une affaire génétique sans doute. Réaction de De Wever dans le Standaard, qui provoque bien sûr une réaction vive de Béatrice Delvaux dans le même journal flamand. Vous savez ce que je pense, quand je lis tout cela ? N’ont-ils vraiment rien d’autre à faire ? Et les journaux, soit disant de qualité, De Standaard aussi bien que Le Soir, pourraient faire beaucoup mieux. Toutes ces crispations n’ajoutent rien au véritable débat qui porte, entre autres, sur la loi de financement. Mais avant qu’il y ait même une chance d’aboutir à un accord, je pense qu’il faut une réponse claire à la question répétée : « Que veut la N-VA, que veut la Flandre ? »
 
Laissez-moi essayer de vous expliquer comment la situation a évolué en Flandre. Depuis quelques années, une majorité soutient les exigences pour une grande réforme institutionnelle. Le non des francophones en 2007 a fait évoluer les esprits et lorsque De Wever prétend maintenant qu’il représente 80 % de l’électorat flamand, je pense qu’il est très proche de la réalité. Mais en même temps le nombre de gens qui veulent la scission du pays est à peine de 25%, le restant n’y pense même pas. Le Plan B dont on a parlé surtout dans la presse francophone est surprenant et ne sert à rien. Certainement pas à changer l’opinion flamande, bien au contraire. A force de répéter cet idée idiote, si vous me permettez, elle pourrait à la longue devenir une ‘self fulfilling prophecy’. Arrêtons ces jeux qui pourrissent le climat.
 
Ce que la majorité en Flandre veut est très clair : la liberté pour les régions et les communautés des deux côtés, pour pouvoir mieux gérer leurs propres affaires. Pour pouvoir décider d’une plus grande partie des revenus et des dépenses. Pourquoi la Wallonie considère-t-elle cela comme une grande concession, alors qu’elle reçoit les mêmes avantages (ou désavantages si vous voulez) ? Est-ce une atteinte à la solidarité ? Bien sur que non puisque dans la nouvelle loi de financement le mécanisme de solidarité sera maintenu. Et la sécurité sociale qui est ce qu’elle dit d’être, un système de sécurité interpersonnelle et pas une forme de solidarité, reste fédérale. Il n’y a même pas de risque d’un appauvrissement, sauf qu’il faut éliminer l’aspect pervers dans la loi de financement qui fait que le revenu total d’une région diminue lorsqu’elle parvient à faire mieux. Pervers, parce que cela n’incite pas à faire mieux mais au contraire invite à maintenir un système de dépendance. Qui pourrait être contre la correction d’un tel système ?
 
J’espère que le time-out aura permis aux politiciens du Nord et du Sud de mieux se faire comprendre et que les médias retrouveront leur calme. Qu’au moins ils se taisent lorsqu’ils n’ont rien à ajouter.
 
Sincères salutations,
Pierre

2 réactions sur “Lettre à mon ami Vincent (2)”

  1. Vincent Engel dit :

    Cher Pierre,

    je réponds directement à votre lettre, et en particulier à un point. J’ai souvent écrit que l’attitude des francophones, leur opposition systématique et cette prétention à « n’être demandeur de rien », était la cause première du pourrissement de la situation. Mais quand vous évoquez le fameux « Plan B » en disant qu’il faut arrêter avec cette idiotie, sans quoi la prophétie conduira à sa réalisation, il faut rappeler que les premiers à avoir parlé d’une scission de la Belgique sont des politiciens flamands, qui en ont fait leur programme. Même si à l’époque moins de 5% des Flamands les suivaient, ils ont eux aussi, et les premiers, lancé une « prophétie » qui risque bien de se réaliser. Le pourcentage de 25 % que vous évoquez me semble déjà énorme et est certainement largement supérieur à ce qu’il était il y a 15 ans.
    J’entends des gens simples, parfaitement bilingues, installés en Flandre, qui envisagent sérieusement de revenir en Wallonie car ils se plaignent d’un climat franchement hostile. Ce ne sont pas des intellectuels, des artistes, mais des gens qui veulent, tout simplement, vivre et travailler en bonne entente avec leurs voisins.

    Que tout ceci est triste et faussement compliqué ! J’étais encore en France ce week-end et j’ai dû quinze fois subir la traditionnelle question : « Mais qu’est-ce qui se passe chez vous ? » A peine si on ne me demande pas si ce n’est pas la guerre civile.
    Je compte évidemment revenir sur ces questions dans ma prochaine chronique du Standaard. A ce propos, pouvez-vous m’expliquer pourquoi un journal de cette importance accorde une chornique hebdomadaire, sauf erreur de ma part, à un lieder politique ? Jamais le Soir ni La Libre, ni aucun journal francophone, n’accorderait une chronique régulière à Di Rupo, ni à aucun(e) responsable politique…

  2. Therie dit :

    Cher Vincent,

    Vous avez tout à fait raison de dire que le séparatisme est avant tout flamand. Mais il est partagé par une minorité, dont la majorité est exclue du pouvoir (le cordon sanitaire autour de VB). Mon propos se limitait à ce qui se passe maintenant et avec mon message je voudrais surtout dire qu’une scission du pays n’est, ni en Flandre et non plus en Wallonie ou Bruxelles, à l’ordre du jour. Les journaux flamands ont expliqué le Plan B, tel qu’on en parlait dans la presse francophone, comme un moyen pour mettre la pression sur De Wever et son parti. Personnellement je pense que ceci n’est pas une bonne chose, bien au contraire.

    En ce qui concerne la chronique de De Wever dans le journal De Standaard, je voudrais vous faire part de quelques remarques.
    Pendant mon étude du journal, j’ai lus toutes les chroniques de De Wever et j’ai constaté, un peu à ma propre surprise, qu’il n’a jamais parlé comme chef de parti et jamais de la scission du pays. Sa contribution portait toujours sur les valeurs conservatrices qu’il défend. Le titre ‘Het kostbaar weefsel’, le tissu social qui lui est cher, indique bien qu’il s’agit d’une chronique sur des valeurs (conservatrices) humaines et sociales. Que De Standaard lui donne un forum est d’après moi simplement parce qu’il est populaire et donc a une valeur commerciale. IL y a aussi une polticienne de l’Open VLD qui a une chronique. Puis-je supposer que vous tenez aussi à la valeur importante de la libre expression et que dans le cas de De Wever il s’agit bien de quelqu’un qui s’est toujours tenus aux valeurs démocratiques. Par contre, j’ai l’impression que les médias francophones ont moins de peine pour couper la parole de celui qui ne ‘convient pas’.

    En ce qui concerne son dernier article, où il réagit contre des proposition dans Le Soir, entre autre concernant le passé nazi de son grand-père, je vous avoue que j’étais stupéfait des deux propos. Je pense qu’aussi bien que De Wever et Le Soir ont manqué une chance de se taire. Je sais combien cela doit-être douloureux pour vous et j’en profite de l’occasion pour condamner toute forme de collaboration. Cette nuit-là, je me suis endormi avec l’idée que les médias sont souvent parti du problème plutôt que de la solution. Pas une réflexion originale mais toujours aussi pénible.

    Bien à vous,
    Pierre

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…