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Lettre ouverte à M. Dominique de Villepin


Sait-on que le nom de la plus célèbre prison du monde – Alcatraz – désigne en arabe l’albatros ?
Ainsi vous trouvez-vous portraituré dans un texte qui devrait être publié sous peu par la revue belge Marginales.
Veuillez considérer comme dictées par un albatros les notes hâtives que je vous adresse depuis un bled berbère situé entre les derniers contreforts de l’Atlas et l’océan atlantique, ce dimanche 31 janvier 2010. Il vient de loin, l’oiseau des mers dont se narre la fable chaque dimanche aux enfants de Toug-Amen, dans les locaux de l’association locale ouverte à l’expérience de Coopérative Traversière.
Et tout d’abord, si l’on veut bien accepter son point de vue, il y a nécessité d’une révolution conceptuelle quand le sommet de la pyramide sociale n’en est plus un, quand la base n’en est plus une, quand le bas est en haut et le haut est en bas, nul ne sachant plus s’il est encore un quelconque idéal et quels sont les fondements d’un édifice renversé sur sa pointe.
Quelle pourrait bien être l’ultime finalité du monde occidental ? se demandait l’albatros au moment où une décision de justice et de vérité qui venait d’être rendue par un tribunal à Paris lui paraissait traduire les profonds tiraillements d’une magistrature écartelée entre son devoir et les diktats du pouvoir. Par la grâce de ce dernier, le  » parquet « , décidant d’aller en appel, a-t-il jamais mieux mérité son nom ? C’est, du moins, l’avis de l’albatros.
Tout le clergé médiatique, à ses yeux, loge au coeur de la même contradiction. N’a-t-il pas vu l’éditorial du Monde ce week-end évoquer le procès de… Tony Blair, en regard d’un article suggérant sans issue votre voie politique ? (N’est-elle d’ailleurs pas plaisante, l’image de la journaliste vous présentant simultanément en vol plané et en piqué, comme si l’esprit de quelque lointain Qatraz l’avait inspirée ? ; de même que cette scénographie de la  » fosse du prétoire  » et de la  » hauteur du ministère public  » entre vous et le procureur au cours du procès, dans un autre article : si celui-ci ose titrer que la haine est de votre côté, à qui, demande l’albatros, échappe-t-il qu’une telle inversion du réel caractérise nos temps prostitués ?)
Vous n’avez donc pas à vous positionner sur ce  » marché de l’alternative  » (jolie formule qui en dit long) auquel fait référence l’un des articles. Car vous avez historiquement prouvé que vous pouviez être le plus brillant porte-parole qui soit de l’Autre, et beaucoup dans le monde – qui n’est pas seulement occidental – ne l’ont pas oublié.
Reste, selon l’albatros, que demeure posée la question : y a-t-il un avenir dans ce qui ne se nomme plus  » majorité  » que par abus de langage ? L’oiseau ne craint d’ailleurs pas d’ajouter : où que ce soit, dans vos social-démocraties libérales, parle-t-on encore autrement que par antiphrase ? Ainsi de la notion de rupture par quoi l’on se fait élire, à quoi l’on donne le sens d’aggravation du même. Ainsi de tout le glossaire politico-journalistique actuel…
Si les mots des puissances dominantes servent à tromper, si la réalité vécue par la majorité des populations planétaires n’a pas de mots pour se dire, il n’y a rien de plus urgent que d’interroger les relations falsifiées entre l’essence et la substance du réel, dans cette hiérarchie du déshonneur où les voyous sont sur le trône et l’albatros assigné aux culs de basse-fosse. Nul autre que vous, semble-t-il, n’est en mesure aujourd’hui de mettre ces questions sur la place publique, dans un contexte où le brouillage du château de cartes est total. Parlons donc du jeu de cartes ! Le génie de cette métaphore symbolique du jeu social ne tient-il pas au fait que la plus haute instance – le roi – y soit supplantée par l’As, inférieur à la plus basse des cartes ?
 » Plus qu’un prince, moins qu’un manant  » : c’est la devise que l’albatros inspira à un roman paru voici vingt ans. Pareille dialectique seule garantit l’équité du jeu social. Sans même parler du Joker, supprimons la prévalence d’une instance critique su le pouvoir politique (d’Homère sur Agamemnon, des prophètes bibliques sur les rois des Juifs, de Virgile sur César-Auguste, de Dante sur papes et empereurs…) et tout n’a plus cohérence que de ruines. Car l’édifice humain se suspend aux nuages de Justice et de Vérité, qui n’ont ici et maintenant plus nul droit de Cité ! Ne se rangent-elles pas (leçon de Gramsci, dont la référence ne peut être plus scandaleusement usurpée que pour une propagande impériale) nécessairement du côté de ceux d’en bas, du côté des intérêts des faibles contre ceux des puissants : ce qui est interdit dans le présent espace public ? Or, qui ignore encore sur quel pacte de trahison subsistent les formations prétendant représenter la force de travail exploitée ? Un Alain Minc ne négocie-t-il pas sa marchandise idéologique à Martine Aubry comme à Sarkozy ?
Où est la base, où le sommet ? Quels fondements, quel idéal ? Dames et rois prétendus : tous valets ! La verticale du fou (de Bassan), pour un albatros de l’Atlantique, est aussi bien dialectique de l’As abyssal…

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