L’humour anglais à son meilleur
Mr. Thake ou les tribulations, les infortunes et les déboires d’un gentleman anglais, J.B. Morton, Paris, Le Dilettante, 288 pages, 20 €
Jeeves merci!, P.G. Wodehouse, Paris, Omnibus, 1312 pages, 27 €
La commissaire n’aime point les vers, Georges Flipo, Paris La Table Ronde, 300 pages, 18 €
De P.J. Morton, son compatriote et exact contemporain, P.G. Wodehouse, expert en matière de non-sens, disait: «Chaque fois que j’entends citer son nom, je jette mon chapeau en l’air et crie trois fois hourra!» Gloires soient rendues au Dilettante de traduire pour la première fois (semble-t-il) des textes de ce génial auteur dont les Monty Python étaient de fervents lecteurs. On comprend pourquoi.
Pendant cinquante et un ans (!), John Bingham Morton (1893-1979) a signé, sous le nom de Beachcomber, de faux échos mondains dans le Daily Express. Et notamment au début des années 1930, des pseudo-lettres envoyées par un certain Mr. Thake qui viennent d’être enfin traduites sous le titre: Mr. Thake ou les tribulations, les infortunes et les déboires d’un gentleman anglais. Qu’il se trouve aux Etats-Unis ou à Paris (la comparaison entre les mœurs britanniques et françaises est désopilante), sur la côte ou sur sa terre natale, à Londres ou ailleurs, ce célibataire fortuné contemple toujours d’un œil aimable et naïf ses congénères. Par amour pour le beau sexe, sans toutefois jamais oser aller au-delà d’un chaste baiser, il se fait également souvent duper – sinon toujours. On suit avec délice ses infortunes, autour du basson, par exemple, instrument de musique dont il est réputé spécialiste alors qu’il n’en a jamais tenu un en mains. Ou autour de nouvelles, poèmes, pièces de théâtre et autres dessins catastrophiques qu’il est censé faire éditer par son correspondant. S’il bouge beaucoup, c’est d’ailleurs pour fuir des situations qui ont fini par devenir quasiment insolubles.
Mais le petit plus de ces lettres, qui en font d’authentiques bijoux humoristiques, ce sont les post-scriptum dans lesquels il demande à son majordome, Saunders, de lui envoyer telle ou telle chose. Mais il ne reçoit jamais ce qu’il a demandé. A la place de boutons de nacre, il reçoit des tomates ou des pommes qui couinent quand on appuie dessus, à la place d’une liste de pièces de théâtre montées à Londres, un catalogue de meubles démodés, etc. Régulièrement, d’ailleurs, Thake s’inquiète de la «santé mentale» de ce trop dévoué majordome.
Tant qu’il est question de majordome, impossible de passer sous silence Jeeves, imaginé par Penham Grenville Wodehouse (1881-1975). Ce personnage aussi impassible que flegmatique, mais qui n’en pense pas moins, est au service de Bertie, jeune aristocrate anglais, oisif et célibataire qu’il parvient toujours à sortir des situations inextricables dans lesquelles il s’est empêtré. A la décharge de ce Bertie qui a le cœur sur la main, il faut reconnaître que l’insupportable Tante Agathe n’est pas un cadeau. La collection Omnibus réédité l’ensemble des romans mettant en scène cet indéfectible duo. Le troisième et dernier volume, en toute justice intitulé Jeeves merci!, reprend huit histoires, dont la toute première, Bertie à la rescousse, écrite en 1916 et jamais traduite en français, ainsi que l’ultime, Jeeves fait campagne, parue un an avant la mort de son auteur alors âgé de 93 ans. De très très bonnes heures de lecture en perspective.
Peut-être, dans une autre vie, Georges Flipo était-il Anglais? Car si son premier roman policier, La Commissaire n’aime point les vers, se déroule à Paris, le ton, l’ambiance, l’esprit sont proches de l’humour britannique. Entré en littérature par le hasard d’une immobilisation forcée et par la nouvelle, l’ancien publicitaire a révélé un vrai talent d’écrivain dans L’Etage de Dieu, Le Vertige des Auteurs ou Le Film va faire un malheur.
Voici donc la première enquête de Viviane Lancier, une commissaire pas toujours aimable, célibataire malgré elle (ceci expliquant sans doute cela), qui se trouve trop… forte, et qui, finalement, a un cœur gros comma ça. Flanquée d’un lieutenant débutant et maladroit, mais bourré de bonne volonté et aimant ses frères humains avec une sincère ingénuité, la voilà embarrassée par un sonnet trouvé dans le sac d’un SDF mortellement agressé. Attribués à Baudelaire, ces vers fripons portent malheur à ceux qui les possèdent, jusqu’à parfois les tuer. Tout est réussi dans ce roman qui ne se prend jamais véritablement au sérieux. L’intrigue elle-même, passionnante, subtilement construite, comme l’écriture entraînant moult éclats de rire. Flipo manie la langue française avec un plaisir communicatif. Il a l’art du mot juste, de la pique qui fait mouche, sans une once méchanceté, témoignant au contraire d’une franche affection pour ses personnages. Une second épisode est prévu pour janvier 2011.
