Lire Benoît Peeters
Il faut lire Benoît Peeters qui est le prototype même du «bon» intellectuel. Il a la réflexion vive, pointue, pertinente, rigoureuse, traduite dans un style fluide, limpide mais jamais creux, et qui ne se regarde écrire comme nombre d’écrivains français illisibles à force de considérations ronflantes, ce qui rend ses textes tout à fait passionnants. Les trois pages qu’il consacre ce mois-ci à Roland Barthes, dont il fut proche, dans le numéro du Carnets & les Instants (la revue de la Promotion des Lettres belges) sont à ce titre exemplaires. Avec un constant humour sous-jacent, il ressuscite avec tendresse et émotion ce personnage emblématique d’une époque. Comme il le fait également au début d’Ecrire l’image, ouvrage paru il y a quelques mois aux Impressions Nouvelles, maison d’édition qu’il a fondée avec deux amis en 1985 et qu’il continue à diriger.
Il y retrace son itinéraire tant professionnel qu’intellectuel, les deux étant intimement liés. De Barthes, donc, et son premier roman paru chez Minuit en 1976, Omnibus, dont le héros est Claude Simon à qui il attribue le Nobel (que l’auteur de La Route des Flandres recevra une décennie plus tard), à sa longue amitié avec François Schuiten avec qui il signe l’une des réussites les plus éclatantes de la bande dessinée moderne, Les Cités obscures; de son travail avec la photographe Marie-Françoise Plissart sur un genre non encore véritablement étudié, le roman-photo, à ses rares incursions dans le cinéma; de ses essais sur la bande dessinée (il a été l’un des premiers à théoriser ce genre comme média autonome et singulier) à ses nombreux scénarios BD et livres (sur le story-board, l’écriture à deux, etc.), de son approfondissement des œuvres d’Hitchcock ou d’Hergé (depuis l’étude sémiotique des Bijoux de la Castafiore à une biographie, Hergé fils de Tintin, qui fait référence) au très long entretien d’Alain Robbe-Grillet réalisé il y a quelques années (disponible en DVD). (1)
Ce qui frappe, dans ce livre dont les premières pages évoquent mélancoliquement, et non sans nostalgie, la «fin d’une époque» marquée par la disparition de Barthes en 1980, moins d’un mois avant celle de Sartre, une époque d’une grande tenue culturelle et intellectuelle ratissée par les années 1980, c’est la dualité de son auteur. Il est constamment «là» et «là» – mais jamais entre les deux: dans la théorie et dans la pratique, dans l’écrit et dans l’image, dans le moderne et dans le traditionnel (son goût du récit par exemple), dans le livre et dans la BD, dans le documentaire et la fiction (le vrai et le faux), et même à Paris (où il est né et à suivi ses études supérieures) et à Bruxelles (où il a mené sa scolarité et où il s’est installé dans les années 1980). C’est cela qui fait la singularité de l’itinéraire et de la pensée d’un homme qui occupe une place à part dans le paysage intellectuel franco-belge.
(1) Aux Impressions nouvelles, vient de paraître Mon grand écrivain où Emmanuelle Lambert raconte son bref compagnonnage avec l’auteur des Gommes dont elle a classé les archives léguées à l’IMEC quelques mois avant sa mort. Et au sujet duquel elle prépare, semble-t-il, un essai biographique.
