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Matt Darriau’s Paradox Trio sur le Cuirassé Potemkine


Les chemins de la musique, ces temps-ci, me conduisent inlassablement vers l’image. Promeneur attiré par les ponts, je ne puis dire ce que j’y cherche exactement: prendre de la hauteur ou flâner à la lisière de deux territoires à jamais séparés, pourtant voisins. L’essentiel est sans doute le pont, et le vertige.

Après les images fixes et silencieuses de Guy Le Querrec à l’Aula Magna de Louvain-La-Neuve, voici qu’arrivent celles, mobiles, rapides (24 par seconde), mais tout aussi silencieuses, de S.M. Eisenstein à l’Espace Senghor à Bruxelles. Silencieuses, mais pas muettes. Les images parlent, c’est bien connu. Même celles du cinéma muet, surtout quand elles sont le fait d’un grand créateur. Bon, il faut dresser l’oreille, c’est sûr. Ce n’est pas évident. Alors parfois les musiciens, qui l’ont plus fine, nous prêtent la leur, et nous donnent à écouter ce qu’ils entendent. Et nous voilà sur le pont, et on y danse, on y danse…

On y a dansé l’autre jour, avec le trio Sclavis – Texier – Romano, sur la root africaine de Guy Le Querrec. On y dansera bientôt avec le trio de Matt Darriau sur le pont du Potemkine. Depuis plus de dix ans, Paradox Trio explore le mariage des musiques balkaniques et klezmer avec l’énergie décapante du jazz new-yorkais d’avant-garde. Le trio est composé de quatre musiciens (en musique tout est possible): le saxophoniste et clarinettiste américain Matt Darriau, par ailleurs membre des illustres Klezmatics, le guitariste Brad Shepik, le violoncelliste Rufus Cappadocia et le percussionniste rom macédonien Seido Salifoski.

Depuis sa sortie en 1925, le film a connu plusieurs versions sonorisées, dont une bricolée à partir des symphonies de Chostakovitch. Nul doute que la version live de Matt Darriau ne rendra que plus douloureuse la descente du landau sur les escaliers d’Odessa, ou plus grouillante la viande servie sur le cuirassé, nul doute que cette espèce de désespoir joyeux, évoqué dans ma chronique consacrée à Pierre Van Dormael, à l’œuvre dans la musique klezmer, proche du duende espagnol, magistralement décrit dans le petit livre de Federico Garcia Lorca « Jeu et théorie du Duende »(Editions Allia) nous rendra ce film terriblement sonore, brûlant, actuel. Devant ce film emblématique de la révolution russe, l’énergie et l’âme de la musique de Matt Darriau ne pourra que rencontrer ces deux composantes de toute révolution sérieuse: la joie et la tragédie. Et si les révolutions finissent en général par n’en conserver qu’une, la seconde, la musique de Darriau, elle, transmet surtout la première. Mais bien sûr, elle ne change pas le monde.

Ces modestes chroniques, nanoscopiques face à l’immensité de l’offre, ont toutes pour origine le souvenir d’instants vécus de pur bonheur. Celui de Matt Darriau remonte à 2005, au PP Café à Bruxelles, époque bénie où l’on pouvait entendre, dans de petits lieux, Mal Waldron, Archie Shepp, Steve Lacy, Fred van Hove, Anthony Braxton, Marc Copland, Joëlle Léandre, Lee Konitz (avec, assis au milieu des spectateurs, et même à côté de moi, un certain Toots Thielemans, dialoguant à l’harmonica avec son ami Konitz), et bien d’autres. Matt Darriau donc, avec son autre groupe, Ballin’ the Jack, l’autre facette de son art, le jazz. Mais arrivé au bout de cette chronique, je ne vais pas en commencer une nouvelle… alors, en deux mots: choc profond, Duke Ellington époque Jungle revisité avec la puissance de feu d’un jeune d’aujourd’hui, je n’étais plus au PP Café, mais au Cotton Club ou au Savoy des années 20 et 30, mais pas de nostalgie, pas de remake foireux, de la musique de maintenant, absolument.

Matt Darriau a joué également avec Paradox Trio sur Un Chien Andalou de Bunuel et Dali.

Matt Darriau’s Paradox Trio et Le Cuirassé Potemkine, le 8 octobre 2010 à 20h30, à l’Espace Senghor à Bruxelles et le 13 octobre au Singel à Anvers.

Discographie: Ballin’ the Jack, Jungle, Knitting Factory Works, 1999 – Paradox Trio, Source, Knitting Factory Works, Gambits, Enja (entre autres)

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    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…