Monsieur Schmitt fait du cinéma
Le plus étonnant, et tout à fait enthousiasmant, c’est justement cela: qu’Oscar et la dame rose soit vraiment du cinéma. Le deuxième film d’Eric-Emmanuel Schmitt, après Odette Toulemonde qui possédait déjà de belles envolées poétiques (au sens propre puisque Catherine Frot volait réellement lorsqu’elle était emportée par un livre de son idole), multiplie en effet les moments purement cinématographiques qui n’ont rien à voir ni avec la littérature ni avec le théâtre, domaines où s’illustre depuis le début des années 1990 le Lyonnais devenu citoyen belge.
Ecrivain multi-faces – romancier, nouvelliste, auteur dramatique, essayiste, mémorialiste –, Eric-Emmanuel Schmitt a mis du temps pour réaliser à ce qui, avoue-t-il aujourd’hui, était son rêve d’enfant: faire du cinéma. Ce long détour ne l’a pas perverti, au contraire, puisque, dès son premier film, mais plus encore avec celui-ci, il s’est emparé sans complexe de cette technique nouvelle pour lui et en a tiré le meilleur. Comme il avait compris que son conte Oscar et la dame rose, suite de «Lettres à Dieu» envoyées par un enfant leucémique de dix ans, était inadaptable tel quel, il en a fait autre chose.
Il a, d’une part, objectivé le point de vue – les lettres ne devenant qu’un élément de l’ensemble -, ce qui l’a conduit à radicalement transformer l’héroïne. La dame rose d’un certain âge venant réconforter les enfants malades, dont le lecteur ne sait à peu près rien, est devenue une jeune femme au tempérament grossier, râleur, voire acariâtre (un rôle dont s’acquitte avec conviction Michèle Laroque). Une mauvaise humeur permanente fruit de ses soucis d’argent – elle a du mal à vendre les pizzas qu’elle prépare elle-même – et sentimentaux – elle est divorcée et vit chez sa mère tout en entretenant une relation avec un ancien catcheur. Détestant l’hôpital, la maladie, le bénévolat, n’éprouvant aucune compassion pour ses frères et sœurs humains, elle n’accepte de rendre visite à Oscar qu’en échange des Margherita que lui prend l’hôpital. Un hôpital dont les occupants – principalement le docteur (joué par Max Von Sydow) et les enfants atteints chacun d’un mal différent – gagnent aussi en présence, en consistance et en humanité.
Il a, d’autre part, poétisé son histoire en réservant une large place à l’imaginaire d’Oscar (incarné par un nouveau venu, Amir). Il met ainsi en images de très belle manière ses rêves et craintes (les fantômes qui réveillent les malades la nuit, par exemple), ainsi que les combats de catch racontés par son amie, ce qui donne des scènes pleines de fantaisie, entre manga et jeux vidéos, interprétées par les artistes du Cirque du Soleil. Tout en déplaçant subtilement sa caméra dans les couloirs du bâtiment sombre, vieillot, au mobilier désuet et aux murs ternes, évoquant davantage les demeures de nos grands-parents que l’univers hospitalier. Ce monde clos entouré d’une campagne nue dont on ne s’échappe qu’épisodiquement est bientôt recouvert par une épaisse couche de neige qui l’isole encore un peu plus du monde des vivants.
Il faudrait encore parler de l’accompagnement sonore, parfois surprenant, mêlant des musiques composées par Michel Legrand et des extraits de Casse Noisette de Tchaïkovski qu’écoutent Oscar et son amie Peggy Blue. Et de bien d’autres choses qui font de ce film une œuvre aussi délicate qu’attachante.
