Pinacle
En guise de première contribution à ce blog (et avant d’en venir inévitablement à l’énumération, au fil des prochaines, des symptômes toujours plus lourds du manque d’élégance et de substance de la période actuelle (encore plus si on la mesure en termes d’enjeux), je souhaite mettre en exergue un fait qui, sous les dehors d’une simple anecdote liée à la création d’un spectacle, en dit long sur l’humanité prise par le bout de la réconciliation.
Il y a quelques mois, une grande dame, Pina Bausch, est décédée. Si cette annonce n’est pas passée totalement inaperçue, les échos en ont été fort atténués par la disparition (autrement plus importante pour la société des apparences) à peu près concomitante d’un vague (selon mon point de vue) chanteur dont on nous rebat les oreilles depuis lors – comme s’il fallait lui assurer une postérité à grands coups d’opérations de marketing et de révélations calibrées sur les différents stades de sa dégénérescence.
Il a donc fallu se rabattre sur une émission d’hommage programmée sur ARTE pour goûter une dernière fois à l’évocation de l’une des figures majeures de la danse contemporaine. L’un de ses interprètes de prédilection y a notamment raconté que, lors de la première du spectacle né de la résidence de la troupe à Istanbul, il s’est présenté sur scène et a tiré de son portefeuille une photographie. Cette image, format carte d’identité, il la brandissait avec insistance à l’adresse du public, en semblant dire : «Voilà, c’est moi, vous pouvez me reconnaître…». Le danseur avouait, dans son entretien, n’avoir aucune idée de la manière donc les spectateurs, d’une culture très différente et sans doute plus accoutumés à des introductions plus chantournées ou traditionnelles, allaient réagir. D’autres membres du groupe le rejoignirent et, à leur tour, exhibèrent une photo où ils figuraient, soit seuls, soit en famille. Il y eut bientôt une dizaine de danseurs qui tendaient cette image d’eux-mêmes, de manière muette et dans une tension grandissante.
Alors se produisit un basculement. Certains spectateurs se levèrent et tirèrent de leurs poches une image d’eux ou de leurs familles. Ils les montrèrent aux acteurs, en imitant leurs gestes et leurs postures, en commençant même à leur parler : «C’est moi, c’est nous, avec ma femme, mes enfants, la maison, regarde, viens me voir…». Bientôt, toute la salle suivit le mouvement ; et chacun, acteur et spectateur, prit le moment pour ce qu’il était en vérité : un cadeau de bienvenue à l’usage de tous et toutes.
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