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Pour une dialogique traversière


Cher Vincent,

Cette fois-ci, c’est à un exercice de voltige blogologique un peu périlleux que je te convie.
Il se fait que je viens de découvrir, en kiosque, le « Magazine littéraire du Maroc », d’un contenu époustouflant, presque sans égal au rayon des revues de langue française interrogeant les enjeux de la littérature.
Le jour même (avant-hier), je m’adressais au signataire de l’éditorial, Abdesselam Cheddadi, qui me répondait hier.
Aujourd’hui je t’envoie ceci qui, hébergé par quelque site belge bien fréquenté, ne peut risquer d’accroître la méconnaissance profonde régnant dans nos provinces à propos de la vie culturelle au Maroc.
(Pourquoi pas, carrément, envoyer tout ceci, y compris les présentes lignes, sur ton blog ?)

A Abdesselam Cheddadi,

Permettez-moi de vous remercier et de vous répondre de la manière suivante :

Pour une dialogique traversière

D’ores et déjà votre publication, qui surgit à la périphérie de la pyramide éditoriale francophone, contribue à en modifier la structure. Si, dans d’autres domaines, un centre se voulant immuable prétend avoir vocation à représenter le sommet pour l’éternité, l’art et la littérature nous apprennent que l’élan vertical y survient souvent à la marge, en même temps que le prétendu centre manifeste les signes de sa décrépitude. (Personnellement, je ne lis plus les « magazines littéraires » édités sur la place de Paris.)
C’est, en partie, sous cet éclairage-là que s’avèrent de la plus haute importance une interview comme celle de Tahar Ben Jelloun, la consécration parisienne d’Abdellatif Laâbi, la reconnaissance planétairement clandestine d’Abdelkébir Khatibi… Car la littérature contemporaine en langue française – ainsi que vous le soulignez – s’est métamorphosée (« créolisée », selon   mes amis martiniquais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau) par l’apport d’écritures provenant, entre autres, de la sphère culturelle arabo-berbéro-musulmane.
Une angoisse transparaît dans votre éditorial, relative au  » malaise général dans notre culture « , dont vous diagnostiquez les symptômes liés à « la question de la langue, restée sans solution adéquate pendant plus de cinquante ans ». (Pour le lecteur belge, précisons que vous évoquez ici la question d’un quadrilinguisme – arabe classique/arabe dialectal/idiomes berbères, eux-mêmes pluriels et français.)
Cette angoisse, et ce malaise, et la légitime revendication d’une culture qui ne soit pas « considérée comme superfétatoire et ornementale » par les dirigeants politiques, signalent une crise brûlante à l’échelle mondiale. Votre lucidité pour en rendre compte, à partir de la singulière situation du Maroc, témoigne d’une urgence universelle. Nul hasard n’est donc à l’origine de la nécessité par laquelle un écrivain belge – né en Afrique – s’adresse à vous aujourd’hui, depuis un quartier berbère dans la bourgade populaire d’Aourir. J’y séjourne autant qu’il est possible, organisant un cours de langue française pour les enfants le dimanche, dans les installations de la Jemaya locale. Nous imaginons ensemble l’histoire d’un petit garçon venu d’une île au-delà des mers sur le dos d’une mouette, porteur dans ses poches de figues magiques changeant en paix la guerre, et qui veut se rendre en Palestine…
Le paysage mental du monde aujourd’hui obéit à la logique des Murs. Il dépend de nous qu’y prévaille plutôt la dialogique des Ponts. L’humanité future sera traversière, ou s’écroulera sous les murailles de pyramides obsolètes.

Anatole Atlas, 4/ III / 2010

Une réaction sur “Pour une dialogique traversière”

  1. naline dit :

    J’aime beaucoup cette notion de dialogique des ponts. A nous, dans notre quotidien, d’être des artisans de cette humanité traversière : n’attendons pas et ne remettons pas cela dans les mains des autres.
    Chaque pont préservé, construit ou reconstruit, même s’il est petit et humble, est une victoire sur les peurs, les violences, les divisions.

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…