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Pourquoi Saviano doit se taire


Le régime berlusconien ne tolère qu’une seule vérité : la sienne. Une seule liberté ne lui est pas insupportable : celle qui sert sa vérité. C’est dans ce sens, exclusivement dans ce sens, qu’il faut interpréter la volonté de Mauro Masi, le directeur général de la Rai (la télévision publique italienne), de censurer préventivement, sur les recommandations expresses de son mentor, Silvio Berlusconi, le programme télévisé confié à Roberto Saviano. Cette décision intervient juste après l’annonce des sujets que traiterait l’émission : le droit à l’euthanasie ; la mafia ; le scandale du détournement des fonds destinés à la reconstruction des zones frappées par le tremblement de terre des Abruzzes ; le recyclage des déchets toxiques en Campanie. Trois de ces thèmes voient le pouvoir en place – voire les membres du gouvernement lui-même – impliqué directement ou indirectement dans des malversations.

Pour ceux qui l’ignoreraient encore, Roberto Saviano est ce journaliste et écrivain napolitain d’à peine trente ans, auteur du remarquable brûlot antimafia Gomorra, adapté avec succès au cinéma par Matteo Garrone. En 2006, la Camorra a publiquement juré la perte de M. Saviano en lançant à son encontre l’équivalent d’une fatwa. Depuis lors, il est coupé de sa famille, vit sous escorte permanente, change quotidiennement de domicile. « Je suis le fils d’une terre merveilleuse mais dévastée par la mafia, a-t-il récemment déclaré, une terre dont la beauté me donne la force pour résister et pour continuer de rêver à une Italie différente. Les clans mafieux veulent le silence, et le seul moyen de lutter est de montrer la réalité telle qu’elle est. Toujours. C’est pour cette raison qu’en ce qui me concerne la télévision est fondamentale, je dirais même qu’elle me protège physiquement. »

Roberto Saviano est un patrimoine de l’Italie. Il est un homme digne et courageux. Un homme comme il devrait y en avoir davantage.

Dès lors, il convient d’appeler les choses par leur nom : le choix de M. Masi est celui d’une télévision de régime. Il ne tombe cependant pas du ciel. Bien au contraire. Il est la suite logique d’une série de déclarations honteuses visant à discréditer le travail d’investigation de M. Saviano. Ainsi, le 28 novembre 2009, le premier ministre italien lui-même déclarait à la tribune d’un congrès : « Si je trouve ceux qui font des films et écrivent des livres sur la mafia et qui nous font une mauvaise publicité, je les étrangle ! » Il ajoutait, le 28 janvier 2010 : « J’espère que cette mauvaise habitude qu’est d’écrire sur la mafia prendra fin au plus vite. » Toujours M. Berlusconi, le 16 avril 2010 : « La mafia est plus célèbre que puissante. Gomorra nuit à l’image de l’Italie dans le monde entier et fait, en fin de compte, le jeu de la mafia. » On ne peut être plus clair. Mais ce n’est pas tout. Emilio Fede, le directeur du plus important journal télévisé privé du pays et fidèle écuyer télévisuel de M. Berlusconi déclarait sur antenne, le 9 mai 2010 : « On en a assez d’entendre parler de ce Saviano !  Ce n’est tout de même pas lui qui a découvert la Camorra ni qui l’a dénoncée ; il y a un tas de gens qui ont écrit sur la mafia sans pour autant nous casser les pieds avec ça et sans pour autant être surprotégé comme lui ! » Encore Emilio Fede, entre ironie et fausse indignation, le 13 mai 2010 : « Heureusement que Saviano existe, sans lui il n’y aurait pas de lutte antimafia ! Et ce que je vous dis-là, je le pense, au même titre que la majorité des Italiens ; arrêtons de béatifier cet individu ! »

Nous pourrions aisément faire le lien entre les déclarations de M. Berlusconi (ou de ses fidèles serviteurs), la décision du directement général de la Rai et le procès actuellement en cours sur les attentats mafieux du début des années nonante. De nombreux témoins, issus du crime organisé ou pas, ont mis en cause, au cours des récents débats judiciaires, le premier ministre et ses hommes de main dans le cadre d’un pacte politico-mafieux qui aurait abouti à la création de Forza Italia. C’est d’ailleurs dans le cadre de cette accusation d’une gravité à peine concevable que la tête pensante du parti et ami intime de M. Berlusconi, Marcello Dell’Utri, vient d’être condamné en première instance pour collusion avec des associations mafieuses.

Oui, nous pourrions aisément établir ce lien. Contentons-nous de dire haut et fort que les déclarations rapportées ci-dessus sont tout simplement honteuses. Inacceptables. Indignes d’un état de droit. Elles témoignent d’une conception de la politique enracinée dans la peur. Une peur de tous les instants, la plus effrayante qui soit : celle de la réalité. C’est à cause de cette peur que la télévision italienne, les institutions culturelles italiennes sont aujourd’hui presque exclusivement régies par des êtres serviles et inféodés au pouvoir en place. L’objectif est clair. Il est le même, à tous les étages, quel que soit le champ d’action : tout mettre en œuvre pour voiler la réalité, pour empêcher le citoyen de voir et de juger par lui-même ; empêcher l’opinion publique de prendre conscience de l’ampleur de l’aliénation qui lui est imposée ;  bloquer  tout développement différencié de la société. Dans cette optique, Roberto Saviano est un subversif, un dangereux instrument de prise de conscience, un antidote nuisible à la manipulation sociale. Voilà pourquoi le régime berlusconien veut le museler.

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Une réaction sur “Pourquoi Saviano doit se taire”

  1. Alex dit :

    Excellent et juste, vous devriez le lui envoyer !!!!

Réagissez

    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…