Que sont nos héros devenus
Parallèlement à la publication de nouveautés, les éditeurs historiques de bandes dessinées ont besoin de raviver sans cesse leur fonds par le biais soit d’intégrales, soit de la poursuite de séries classiques dont le ou les auteur(s) sont morts. Pour pouvoir relire Tif et Tondu ou Gil Jourdan, par exemple, il faut se rabattre sur leurs intégrales (au demeurant fort bien faites) dont chaque volume reprend trois ou quatre épisodes. Dupuis, très en verve dans ce domaine, revigore aussi Johan et Pirlouit, le Spirou et Fantasio de Franquin, ainsi que Natacha ou Yoko Tsuno, tandis que le Lombard se charge de Michel Vaillant, Jonathan, Luc Orient et même du très peu connu Pythagore et Cie de Derib et Job. Pourquoi pas? Ce sont à chaque fois de très beaux albums avec des documents rares, des dossiers historiques, etc. Mais la BD change alors de nature, devenant une sorte d’objet de luxe. Et si l’entreprise est justifiable pour des séries terminées, pourquoi le mener avec d’autres toujours en cours comme Jeremiah, Ric Hochet, Chick Bill ou Victor Sackville?
Une autre manière de maintenir en vie les héros BD est de continuer leurs aventures après la mort de leur auteur (ou de l’un des deux quand le scénariste n’est pas le dessinateur), pour autant qu’elles aient, d’une manière ou d’une autre, marqué l’histoire du 9ème art et que, financièrement, ce soit à coup sûr rentable.
Certaines séries jouent même sur les deux tableaux comme Achille Talon qui cumule les intégrales de la période Greg et de nouveaux tomes écrits par d’autres (ce qui est une absurdité: ce ne sera jamais qu’une pâle imitation de l’original). On a tant aimé l’Astérix de Goscinny que l’on ne peut que se désoler de ce qu’en a fait son dessinateur qui s’est cru scénariste. Faut-il vraiment que chaque nouveauté lui rapporte beaucoup d’argent (ainsi qu’aux éditions Albert-René), pour qu’Uderzo accepte de se ridiculiser avec des albums ineptes! Et l’argument connu «c’est pour faire plaisirs aux lecteurs» est aussi imbécile que malhonnête, les nouvelles générations pouvant se replonger avec bonheur dans les anciennes histoires (petite parenthèse: Tintin, mort avec Hergé, l’a échappé belle — mais sur ce point-là, seulement, quand on voit comment se comporte son ayant-droit, Nick Rodwell).
D’autres séries populaires connaissent des destins inégaux; Spirou et Fantasio a été bien malmenée par Morvan et Munuera après avoir eu vaille que vaille la tête maintenue hors de l’eau par Tom et Janry (Dupuis, qui ferait bien de se résoudre à mettre fin à cette série, a néanmoins eu la bonne idée de demander des albums indépendants à des auteurs différents, pour des résultats il faut le dire très inégaux). Lucky Luke a permis au «comique» Laurent Gerra de s’improviser scénariste BD (et ce n’est pas si mal). Boule et Bill a été repris par le dessinateur Verron (avec l’aval de son créateur Jean Roba mort en 2006) qui s’adjoint les services de différents scénaristes. Son quatrième album (32ème de la série), le tout récent Mon meilleur ami (Dargaud), s’il n’est pas mauvais en soi, il est même assez drôle, n’épuise cependant pas la question: alors qu’il existe énormément de bonnes séries humoristiques pour enfants (Parker & Badger, Nelson, Jojo, Kid Paddle, les Psy, Ducobu, La Smala, etc.), faut-il à tout prix maintenir sous perfusion celle-ci intimement liée à une époque, les années 60 et 70? Quant aux personnages imaginés par Peyo (Les Schtroumpfs, Johan et Pirlouit, Benoît Brisefert), c’est désormais un studio dirigé par ses enfants qui les gère, déléguant aux uns et aux autres le dessin ou le scénario. Et il en va de même pour ceux de Jacques Martin (Alix, Lefranc) repris par une multitude d’auteurs comme un hommage à ce prestigieux créateur qui vient de fêter ses 88 ans.
Jean Van Hamme n’est pas mort mais il en avait marre de XIII (malgré ses ventes faramineuses) et, désormais, l’aventure du plus célèbre amnésique du 9ème art se décline sous deux formes: d’une part, une «deuxième saison» (vive les feuilletons US!) toujours dessinée par William Vance mais écrite par Yves Sente (notamment scénariste de Blake et Mortimer), dont le premier tome pourrait paraître l’an prochain; d’autre part, XIII Mystery, des albums indépendants centrés sur un personnage secondaire (mais néanmoins marquant) signés chaque fois par des mains différentes. Après La Mangouste (Meyer/Dorison), parait ces jours-ci Irina (Dargaud) de Berthet et Corbeyran. Un bon album, au demeurant, sur fond de vengeance, de guerre froide et de glasnost.
Celui qui a découvert Blueberry adolescent sait ce que signifie vibrer à la lecture d’une bande dessinée. Définitivement, pour ce jeune lecteur, les Indiens sont des martyrs sacrifiés sur l’autel de l’expansionnisme yankee et le général Custer est une vraie crapule. Pourtant Giraud, son formidable dessinateur, a d’une certaine manière renié le travail de son scénariste, le Liégeois Jean-Michel Charlier jugé par lui trop classique, trop héroïque, et a écrit, après sa mort en 1989, d’autres histoires peut-être plus «psychanalytiques» mais nettement moins enthousiasmantes (Marshal Blueberry, Mistler Blueberry). Parallèlement, toujours avec Charlier, il s’était mis à raconter la jeunesse de son ombrageux lieutenant pris dans les rets de la Guerre de Sécession. Avant de passer la main. Et aujourd’hui, ce sont Corteggiani et Blanc-Dumont qui racontent les péripéties du héros précédant les guerres indiennes. Leur album qui vient de paraître, 1276 âmes (Dargaud), s’il n’est en rien déshonorant, n’a plus rien à dire, c’est un volume de plus au sein d’une série quasi mythique. On est loin, très très loin des premiers épisodes de cette Jeunesse qui ont permis de cerner la personnalité et la complexité du personnage.
L’exemple le plus emblématique de cette survivance est probablement la série de Jacobs, Blake et Mortimer. Née en 1946 dans le journal Tintin naissant, elle figure aujourd’hui au Panthéon de la bande dessinée, par son imaginaire, sa force narrative, sa richesse thématique et son style graphique. La reprendre était un véritable défi auquel se sont simultanément attaqué deux équipes, Jean Van Hamme et Ted Benoît, d’une part, Jacques Juillard et Yves Sente, de l’autre. Avec un réel succès même si la nécessité de l’entreprise reste soulevée. La malédiction des trente deniers (éditions Blake et Mortimer), dont vient de paraît le premier tome, possède sa propre histoire. Après l’abandon de Ted Benoît, c’est René Stern (l’auteur du trop méconnu Adler) qui a repris le flambeau. Mais ce talentueux créateur est mort subitement à 54 ans, alors qu’il venait d’encrer la page 29. C’est alors sa compagne, la dessinatrice Chantal de Spiegeleer (auteure de Madila) qui a terminé l’album. Le résultat est très beau et l’histoire, qui se déroule en Grèce dans l’après-guerre sur fond de recherche des deniers offerts à Judas pour sa trahison, est l’une des meilleures de la «seconde vie» de cette série.
