Quelques nouvelles d’Eric Faye
Bon, d’accord, le titre cette chronique est un peu facile, le recueil s’appelle en effet Quelques nouvelles de l’homme. Mais peu importe, il faut sans hésiter parler de cet écrivain dont l’œuvre se décline sous forme de romans, nouvelles et textes autobiographiques, qui est aussi un spécialiste d’Ismaël Kadaré et qui nous donne régulièrement de ses nouvelles tout en restant encore trop peu connu, donc lu.
«Nous aurons toujours Paris» est l’une des dernières répliques de Casablanca, murmurée par Humphrey Bogart à Ingrid Bergman qui s’apprête à décoller avec son mari, en référence aux quelques jours passés dans la capitale française où ils se sont aimés (cette phrase est bizarrement remplacée, dans la version française du film, par «Nous garderons nos souvenirs» ou quelque chose d’approchant). Elle sert de titre du bref livre d’Eric Faye paru il y a quelques mois dans lequel l’auteur recherche dans sa propre existence le «filon merveilleux qui redonne un sens à tout», Le mot «Midi» qui, lié aux vacances d’été, revêt une dimension quasi magique chez l’enfant né en 1963 à Limoges. Tout comme les images d’Epinal d’une Afrique mythifiée, la palmeraie de Marrakech, le port de Douala au Cameroun ou le Kilimandjaro. Des dessins qu’il n’aura de cesse, devenu adulte, de confronter à la réalité. Pour se rendre compte de la «tromperie». «Une branche de l’enfance, par laquelle la sève des premières années montait encore, venait de se rompre net», constate-t-il Ces pages disent avec pertinence que devenir adulte n’est rien d’autre que faire le deuil d’émerveillements enfantins.
Eric Faye se revoit également adolescent, écoutant sur son radioréveil des voix et musiques qui l’emportent loin de sa chambre et qui possèdent les couleurs, elles aussi, du merveilleux. Celui-ci entre à la même époque dans la vie du futur écrivain par le biais de la lecture, notamment celle d’Un balcon en forêt de Julien Gracq, cette immense figure des lettres françaises qu’il rencontrera bien plus tard, comme il le raconte, dans son village des bords de la Loire. De même qu’il revient sur sa découverte d’un autre écrivain, l’Albanais Ismaël Kadaré auquel il a consacré un livre d’entretien et un essai et dont il a supervisé l’édition des œuvres complètes chez Fayard.
Si Eric Faye est entrée en littérature en 1995 par deux puissants romans aux lisières du fantastique, Le Général Solitude et Parij, il a rapidement embrayé vers la nouvelle avec successivement Le Mystère de trois frontières, Je suis le gardien du phare et Les Lumières fossiles, domaine où il excelle comme l’ont prouvé ses recueils suivants (tous publiés chez José Corti), entrecoupés de romans (parus chez Stock), dont La durée d’une vie sans toi ou Le Syndicat des pauvres types.
Mais revenons à Quelques nouvelles de l’homme (José Corti, illustrations de Laurent Dierick) qui confirme que son auteur est aujourd’hui l’un des meilleurs nouvellistes en France (avec Claude Pujade-Renaud). Comme toujours, chez Faye, si le point de départ est (relativement) réaliste, nous sommes vite emportés dans une sorte de détournement du réel pour mieux en mettre en exergue certaines… failles. On croise, au fil de ces textes, un homme qui a gagné un ticket de train pour «le pays doré», mais il doit partir le soir même, abandonnant sa famille; une femme qui a décidé d’enfin franchir ce pas vers une autre vie possible en prenant le train vers un meilleur probable (moyen de transport que Faye affectionne, semble-t-il, il est d’ailleurs l’auteur d’un recueil de textes intitulé Mes trains de nuit); un homme qui, ayant oublié sa clé, s’installe dans l’hôtel en face de son appartement d’où, par la fenêtre, il peut regarder vivre sa femme et ses enfants; ou qui a inexplicablement oublié un mot; un autre qui fait l’expérience d’être projeté, quasiment nonagénaire, dans le futur ou, qui, au contraire, est en vacances dans un club où sont recréées les années de sa jeunesse. Le point commun entre ces histoires, toutes très fortes par leur portée humaine, par le regard perçant posé sur notre condition, est la non-satisfaction de l’existence de ses héros et leur soif d’une vie autre, qui ne peut être que meilleure, bien sûr.
