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Qui peut chanter pendant que Rome brûle ?


Dans quelle époque vivons-nous ? La question est ringarde, et sent son café du commerce. Mais nous le savons, n’est-ce pas ? Une époque que, à en croire la presse avisée, dépeint et décrit un auteur comme Houellebecq. Une époque cynique, revenue de tout, qui s’arroge le droit de dire que Picasso, c’est nul. On a, grâce à cet imposteur absolu, largement dépassé le stade du relativisme, justement dénoncé par Alain Finkielkraut, où l’on avait encore la naïveté de dire que les Beatles, ça valait bien Beethoven. Non, grâce à Houellebecq et à tous ceux qui lui donnent droit de presse, de parole et de pollution intellectuelle, proclamons-le : Beethoven, c’est nul. La preuve : le graphomane Schmitt lui consacre son nouvel opus.

Burps…

Excusez-moi, un relent nauséeux. Ça, de la provocation ? Non. Un suicide. Lâche et complaisant, le suicide, puisqu’en attendant de mourir, les « provocateurs » en touchent les prébendes.
Quel suicide ? Celui d’un monde. Notre monde. Un monde qui s’est jeté dans les bras d’une divinité sans transcendance, celle de l’argent, du profit, du « toujours-plus-quoi-qu’il-arrive-autour-de-moi ». Un monde qui a renié les valeurs sur lesquelles il s’est construit, un monde qui, pour se persuader qu’il fait preuve d’intelligence, a conchié toute transcendance, sous prétexte que Dieu était impuissant.

Nous assistons à la mort des paroles sacrées, tuées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde et qui s’en arrogent la propriété, parfois pour les liquider. Quel prêtre, aujourd’hui, oserait dire en public ces mots, pourtant sublimes : « Laissez venir à moi les petits enfants » ? Mais aussi, quel président français aura encore le courage de prononcer, sans rictus ni nausée, ces autres paroles sacrées : « Liberté, égalité, fraternité », après ce qu’auront fait des valeurs républicaines un gouvernement où certains voyous font du reniement un mode de gouvernement ?
L’Église se discrédite, l’État se ridiculise. Il n’est pas excessif, quoi qu’on puisse lire sous la plume de ceux qui refusent d’admettre l’ampleur du désastre, de dire que la politique actuelle de Sarkozy est beaucoup trop proche de celle de Vichy et des états fascistes. Qu’elle est davantage proche des politiques qui ont fait le lit de celles-là n’est pas moins grave. Avec l’intelligence qu’est supposé nous donner le recul historique, la nuance est nulle et non avenue. L’Église et l’État sont les garants des valeurs fondamentales de notre société, que l’on croie en Dieu ou non. Une certaine transcendance, qui permet aux gens d’espérer et, s’ils en ont besoin, de mettre la morale sous la coupe d’une puissance incorruptible ; une démocratie laïque, séculière, construite sur des principes universels de justice, d’égalité et de partage.

Si les uns et les autres sont bafoués par ceux-là mêmes qui s’en proclament les gardiens et les prêtres, par ceux-là mêmes qui ont été désignés par le peuple pour en assurer la garde, que reste-t-il aux gens ?

Pour ce qui est de la transcendance – laquelle reste une aspiration inépuisable, laquelle ne débouche pas obligatoirement sur une croyance ou une pratique religieuse –, les gens, et en particulier les jeunes générations, se tourneront vers ceux qui leur proposent une foi forte, en apparence irréprochable, une religion des pauvres et des rejetés. Dans un cynisme bien d’époque, Kadhafi a raison : dans vingt ans, l’Europe sera majoritairement musulmane.
Pour ce qui est de la politique, il y a fort à parier que la soft-dictature mise en place progressivement et insidieusement par le marché, au prix de l’abolition de la culture et de l’éducation, se satisfera sans état d’âme d’une théocratie intransigeante. Des Dubaï, Macao et Las Vegas surgiront un peu partout, où les nantis pourront assouvir leurs désirs et dépenser leur argent, quoi qu’en disent les lois et les textes saints ; et des hordes d’esclaves, soumis à une parole faussement divine, travailleront pour le bien-être et le profit de quelques-uns.

Est-ce inéluctable ? Je refuse de le croire.
Ceux à qui nous avons fait confiance ne semblent plus dignes de cette responsabilité que nous leur avons déléguée, qu’elle soit morale ou politique. C’est peut-être parce que, depuis trop longtemps, nous avons oublié que « déléguer » ne signifie pas « abandonner ». La délégation implique le contrôle. Les administrateurs « délégués » de grandes entreprises et de banques renommées ont mené celles-ci au bord de la ruine, parce que les administrateurs, censés les contrôler, n’assumaient pas leurs responsabilités. Les enfants victimes de prêtres pédophiles se sont souvent vus intimer le silence, sinon pire, sous prétexte que l’on ne pouvait mettre en cause publiquement l’autorité du prêtre ; aujourd’hui, le discours sur la politique et la gestion de la cité contribue à enraciner l’idée que le citoyen de base est incompétent et que seuls des professionnels chevronnés peuvent gérer des dossiers d’une complexité grandissante. C’est une erreur. La complexité des dossiers induit un impératif pédagogique dans le chef des responsables politiques, et un devoir d’information critique chez le citoyen. Comme me le disait, non sans humour, un Togolais responsable d’une ONG, « la confiance n’interdit pas le contrôle ». Au contraire. Et celui à qui on fait confiance devrait avoir pour premier souci d’organiser lui-même le contrôle de ses actions et de mettre en place ce contrôle dans la plus grande impartialité et indépendance.

Et peut-être est-il temps aussi (mais tout est lié) de cesser de porter au pinacle une littérature qui, loin de décrire les « vérités souterraines » de notre époque, contribue largement au pourrissement de la situation. La « nausée » houellebecquienne n’est pas la vérité de notre temps ; elle le deviendra peut-être si l’on y adhère, par démission et découragement. Il y a une certaine complaisance à regarder brûler Rome, quand on danse sur la terrasse d’un palais protégé…

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6 réactions sur “Qui peut chanter pendant que Rome brûle ?”

  1. Marsigny dit :

    Chapeau l’artiste, superbe article. Si j’applaudis l’analyse, je suis plus pessimiste que vous sur les résultats. L’évolution de la civilisation occidentale depuis ces vingt-cinq dernières années me font plutôt penser aux symptômes d’une fin de civilisation dont on a déjà perdu le contrôle.
    Bien à vous.
    Philippe Marsigny- journaliste-réalisateur.

  2. Galaad dit :

    La technique qui consiste à faire de l’Eglise la porteuse des valeurs, de la transcendance et de la morale est une technique connue, usée, mais qui a fait son temps. Les méfaits de cette institution criminelle sont connus depuis longtemps maintenant, un minimum de bonne foi et de culture permettent de voir que le Vatican et sa horde de dévots en robe font partie de ces rouages légitimant l’illégitime et dévoyant l’homme. La haine du corps, du plaisir, la souffrance érigé en dogme, voila ce qu’enseigne l’Eglise. Cela n’est en rien une transcendance mais bien une forme de drogue, qui endort les faibles et les naïfs et séduit les assoiffés de pouvoir.

    Non, on peut être anticlérical, athée et ne pas être un admirateur de Houellebecq, ce médiocre écrivaillon idiot utile de la secte raéllienne. Non on n’a pas besoin de l’Eglise pour viser la transcendance, et non l’espoir ne doit pas venir de cette dernière. L’espoir social, voilà ce dont l’être humain a besoin. L’humanisme laïque, voilà ce dont l’humanité a besoin, et pour le réaliste, la philosophie athée est là pour le satisfaire dans sa quête existentielle. Michel Onfray est un bel exemple de cela, et je ne suis pas peu fier de me ranger dans cette catégorie noble des athées humanistes qui ne digèrent pas le pape et ne peuvent toucher de l’eau bénite sans subir d’atroces souffrances.

    Bien à vous.

  3. mattagne dit :

    Très bon article, en effet.
    Je reviens de RDC ..une autre planète où l’injustice entre nantis et gueux est encore plus révoltante que chez nous, en occident… Tout cela, avec la planète violée et forcée par le capital, la perte des valeurs immolées sur l’autel de l’égotisme … tout cela ne peut plus durer longtemps… il faut que cela change…
    Chantez chantez petits banquiers, vous serez tous mangés!

  4. PIERRE COERS dit :

    « Aujourd’hui, le discours sur la politique et la gestion de la cité contribue à enraciner l’idée que le citoyen de base est incompétent et que seuls des professionnels chevronnés peuvent gérer des dossiers d’une complexité grandissante. C’est une erreur. La complexité des dossiers induit un impératif pédagogique dans le chef des responsables politiques, et un devoir d’information critique chez le citoyen. »

    Effectivement, les dossiers sont complexes, mais c’est une raison supplémentaire pour expliquer plus et mieux. Grâce soit rendue aux politiciens, journalistes et citoyens qui ont le sens de la pédagogie, et qui distinguent l’essentiel de l’accessoire. L’essentiel sur Sarkosy est qu’il n’est pas assez démocrate. L’essentiel sur les banques est que la finance nuit à une économie au service de vraie valeur ajoutée pour les hommes. L’essentiel en matière de médias est qu’ils doivent nous rendre plus humains et alertes, … etc.
    Heureusement donc, même si le monde est complexe, souvent la « vérité » est à portée d’esprit et de discussion démocratique. Apprendre donc à ne pas se laisser assourdir et engluer dans des demi-vérités, dans des « détails » immédiats qui peuvent obscurcir la vision.
    Ayons des visions ! Interrogeons ceux qui nous gouvernent, qui décident, sur leur vision.

  5. Noël dit :

    Monsieur Engel,

    Je reçois, post deux mois, copie de votre carte blanche parue dans le Soir du 24 septembre et en reste quelque peu étonné …
    Oserais-je simplement vous demander en réaction à quel écrit / événement vous avez souhaité l’écrire ?
    Italien – florentin et romain – de coeur, « retour a Montecchiarro » faisant partie des quelques livres permanents, aujourd’hui sur table de chevet de ma prison actuelle bien « involontaire » – homme totalement ruiné, je me retouve sdf à Mouscron – je termine la lecture de deux autres de vos romans … Requiem Vénitien et les Angéliques … une merveilleuse écriture … et un certain sauf conduit d’espérance
    Je regrète toutefois un peu vos commentaires sur Houellebecq … Cynisme absolu, sans doute, ego absolu, sans doute, touchant par ailleurs moultes dividentes de ses livres …. Sans doute aussi et sans vous en rendre compte, vous êtes aussi critique que lui !!!!
    Plus haute estime
    Et pourquoi pas un Goncourt Engel demain ?
    B Noël

  6. Vincent Engel dit :

    Bonjour

    d’abord, désolé d’apprendre que vous traversez une épreuve pareille. Ce ne sont que des mots, mais j’espère vraiment que vous trouverez une solution.
    Ma carte blanche était en réaction, d’abord, à une des révélations de crime de pédophilie commis par des religieux. Mais au-delà, c’est la déliquescence de toutes les valeurs, sapées par ceux-là mêmes qui sont supposés les défendre : président de la République, évêque, et mêmes écrivains qui, comme Houellebecq, prônent un no-man’s land de valeurs et jouent aux protestataires, quand ils ne sont que les bénéficiaires économiques de leur critique.
    Suis-je aussi critique que lui ? Je ne sais pas. Je ne crois pas, en tout cas, que ce soit de la même manière, ni que notre critique porte sur les mêmes choses.
    Quant au Rossel (que l’on prétend, abusivement, être le Goncourt belge), je n’y crois guère ! Je l’ai déjà manqué 4 fois, ce ne sera que la 5e…
    Mais merci pour ce message,

    cordialement
    Vincent Engel

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    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…