Quoi de neuf? Gide?
André Gide ou la tentation nomade, Jean-Claude Perrier, Flammarion, 192 pages, 45 €
L’anecdote est peut-être connue. Un jour, au journaliste qui l’interviewait, Salvador Dali a lancé: «Demandez-moi: quoi de neuf?» A l’autre qui obtempérait, le peintre catalan a répondu, de sa voix inimitable, scandant les syllabes avec une lenteur calculée: «Cer-van-tès!». Gide, mort il y a soixante ans (le 19 février 1951), est-il un élément «neuf»? On en douterait. Comparé à d’autres écrivains importants du XXe siècle surgissant régulièrement dans l’actualité éditoriale, Proust, Céline et Simenon, bien sûr, mais aussi Malraux, Giono, Cendrars, Camus, Sartre, Queneau, Duras, voire même Mauriac, Bernanos ou Cocteau, cette figure littéraire centrale de la première moitié du siècle, d’ailleurs surnommé «le contemporain capital», semble quelque peu mésestimé. Ou à tout le moins peu lu. Et pourtant…
Et pourtant, Gallimard a regroupé il y deux ans ses romans, récits ou pièces de théâtre dans deux volumes de la Pléiade. Et pourtant, son éditeur historique a publié Un album de famille, un beau-livre au format à l’italienne regroupant des photos de lui-même et de ses proches, et surtout de sa fille Catherine et de ses petits-enfants. La fille d’Elisabeth van Rysselberghe est également au centre du film de Jean-Pierre Prévost, André Gide. Un petit air de famille, dont le DVD est joint à l’ouvrage. Dans ce documentaire forcément émouvant, Catherine raconte son enfance, apportant des éclaircissements sur la personnalité de son père. On peut y entendre des extraits des Cahiers de la Petite Dame, soit les gestes et paroles de l’écrivain soigneusement consignés pendant plusieurs décennies par son amie et voisine de palier, Maria van Rysselberghe. Des extraits de film, dont certains sont sonores, montrent Gide dans son appartement de la rue Vanneau, à Paris, ou avec ses petits–enfants.
Et pourtant, en début d’année, est paru chez Flammarion le premier tome d’une nouvelle biographie de l’auteur des Faux-monnayeurs signée Frank Lestringant – 1000 pages pour la période allant de 1869 à 1918! Et pourtant, le même éditeur vient de publier André Gide ou la tentation nomade, un merveilleux recueil de photos et documents rares commentés par Jean-Claude Perrier (le journaliste interviewant Catherine Gide dans le documentaire) qui suit son personnage dans ses multiples pérégrinations. En Afrique du Nord et en Italie où il passe son voyage de noce, laissant sa femme (et cousine) Madeleine visiter Rome pendant qu’il prend des photos de jeunes hommes nus (des modèles est-il précisé).
En Afrique équatoriale française, dans les années 1920, d’où celui qui est aussi appelé le «bipède» (ou «bypeed») revient avec deux carnets de route explosifs, Voyage au Congo et Le Retour du Tchad. Il y décrit le comportement souvent inhumain de l’administration coloniale française «soumises aux grands compagnies commerciales qui mettent l’Afrique en coupe réglée». Des réformes seront apportées et, quatre mois plus tard, Albert Londres partira sur les traces de son aîné.
L’autre voyage célèbre effectué par Gide est bien sûr celui qui le conduit l’été 1936 en URSS où cet ardent «compagnon de route» du communisme a été invité quasi officiellement. Il s’y rend en compagnie d’Eugène Dabit (qui y mourra), Jouis Guilloux, Pierre Herbart, Jef Last et Jacques Schiffrin (fondateur de la Pléiade) – deux sont inscrits au Parti, deux parlent Russe, Herbart vit à Moscou. De ce séjour de six semaines sous haute surveillance – son discours destiné à des littérateurs et étudiants est interdit -, il rentre totalement désillusionné. Il dénonce principalement le régime de terreur qui y règne, doutant «qu’en aucun autre pays aujourd’hui, fût-ce dans l’Allemagne de Hitler, l’esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé.» Ces lignes figurent dans Retour de l’URSS, ouvrage qu’il publie malgré les mises en garde de certains de ses proches – et même s’il évite d’être totalement négatif à l’égard d’un Etat auquel il n’a pas totalement retiré sa confiance. A ceux qui se déchaînent contre lui, parmi lesquels figure – hélas – Paul Nizan, il répondra, chiffres et statistiques économiques à l’appui, dans Retouches à mon «Retour de l’URSS». S’il s’éloigne du communisme, il restera néanmoins un homme de gauche.
Tous ces voyages, complétés par un chapitre consacré à ses résidences, sont somptueusement illustrés de photo, extraits de journaux, affiches, manuscrits et document divers dont certains n’ont jamais été montrés. Ceux qu’intrigue et passionne ce personnage éminemment complexe et contradictoire que fut Gide ne peuvent être qu’émus à leur découverte.
