Reinhardt et Foenkinos: au secours!
Eric Reinhardt, Le système Victoria, Stock, 524 pages, 22,50 €
David Foenkinos, Les Souvenirs, Gallimard, 266 p., 19,50 €
«Miroir implacable de notre époque», «roman introspectif et sexuel d’une densité rare», «nouvel Alexandre Dumas»: n’en jetez plus! Visiblement, dans une touchante unanimité, les journalistes littéraires parisiens se sont fait plaisir, en cette rentrée 2011, en surfant sur les superlatifs afin d’attirer le chaland, désorienté par le nombre de nouveautés, vers le gros roman banal, balourd et mal écrit d’Eric Reinhardt. Qui est en lice pour plusieurs prix, dont le Goncourt.
Parti à la recherche d’un cadeau d’anniversaire pour sa fille, le narrateur, David Kolski, directeur de travaux «de gauche», est magnétiquement attiré par une femme aperçue devant une vitrine. Il se met à la suivre pendant plusieurs heures – quitte à jouer au bowling sur une piste proche de la sienne – avant de finalement oser l’aborder au terme d’un effroyable suspens – «que lui dirais-je?» – qui fait pschitt tant ses premières phrases sont dénuées d’inspiration et d’inventivité. S’il loupe l’anniversaire susmentionné (ce qui l’amène à mentir à sa femme – j’ai été retenu sur la tour de la Défense que je suis en train de construire, ma chérie), l’audacieux David n’y perd pas au change puisque sa proie, qui se nomme Victoria de Winter (comme dans Rebecca) et est DRH (de droite) d’un grand groupe international, ne le repousse pas – «Son regard m’a souri», se réjouit-il (c’est chaud, c’est chaud). Ils se revoient à Londres (ça fait classe), après – évidemment, on est moderne ou on ne l’est pas – l’envoi d’un mail en rajoutant, aux dires du Don Juan lui-même, «dans le lyrisme et l’amplification sentimentale» (truc éculé permettant à l’auteur de se dédouaner face à la bêtise du message – c’est pas moi, c’est lui!). Suivent vingt pages d’une discussion grotesque (et vous faites quoi dans la vie?) pimenté par la dégustation d’une pêche melba (sur trois pages, Victoria porte deux fois «la cuillère à ses lèvres» avant de parvenir à l’y introduire). Tout cela est désespérément nul, les situations s’enchaînent péniblement jusqu’à l’ahurissante partouze spontanément organisée dans un cinéma porno parisien qui conclut ce demi-millier de pages piteusement dialoguées.
Reste la question: pourquoi un tel foin autour d’un bouquin qui ne veut tripette? Probablement parce que son auteur qui, dans son précédent roman, Cendrillon, pointait les dérives du capitalisme financier, est très tendance. Il entend en effet, comme il l’explique dans l’une de ses multiples interviews, «donner à voir de quelle façon la pression du profit s’exerce concrètement sur le monde du travail, les sacrifices qu’elle impose aux salariés». Dommage qu’il y ait un tel précipice entre de si louables intentions et un résultat à ce point indigeste, épouvantable fatras qu’on l’on a du mal, finalement, à prendre au sérieux.
Avec David Foenkinos, on est un peu mieux loti – ne fut-ce que parce que l’auteur de Qui se souvient de David Foenkinos? se prend moins au sérieux. Auteur d’une dizaine de livres, dont une biographie personnelle et réussie de John Lennon, il a connu un fulgurant succès avec son précédent roman, La Délicatesse, retenu en 2009 pour le Goncourt, finaliste malheureux au Goncourt des Lycéens , vendus, nous dit-on, à 375000 exemplaires, traduit dans plusieurs langues et que son auteur lui-même vient d’adapter au cinéma. Bref, c’est peu dire qu’on attendait le suivant.
Si le cas est moins grave que chez Eric Reinhardt, ici la prétention ne sert pas d’alibi romanesque, Les Souvenirs (lui aussi retenu pour plusieurs prix) soulève néanmoins une question: tout est-il matière à roman? En d’autres mots, pour remplir un roman, est-il indispensable d’y mettre tout et n’importe quoi, même des choses sans intérêt? La réponse est évidemment non. Sauf pour cet écrivain, apparemment (et pour bien d’autres romanciers, d’ailleurs), qui tire en longueur une histoire désespérément rabâchée qui n’en finit par de finir. Que n’a-t-on pas déjà écrit, en effet, sur le deuil d’un parent cher, sur le sort des vieux en maisons de retraite, sur les rapports familiaux, sur le jeune gardien de nuit dans un hôtel en attendant de devenir écrivain, sur le couple et sa désagrégation, etc. Car c’est le lot du héros de ce roman qui, à la mort de son grand-père, auquel il était très lié, se rapproche de sa grand-mère qui se fait la belle dans sa ville natale, Le Havre, où le narrateur la retrouve et rencontre une institutrice qui devient sa femme et la mère de son fils mais qui finit par le quitter, etc. Ces événements tout a fait charmants et gentillets (rien n’est vraiment grave chez lui) s’enchainent à la queue leu leu sans la moindre surprise, sans véritable charme et sans nulle trace d’humour (sinon peut-être dans les souvenirs imaginaires qui jalonnent le livre), ce qui est assez surprenant chez cet écrivain réputé, justement, pour son sourire en coin. A moins de considérer que la description d’une mouche sur le visage d’un mort relève du comique.

Merci pour cette critique objective et argumentée. Et bravo d’avoir eu le courage de lire ces romans jusqu’au bout. J’ai lâché « Le potentiel érotique » dès que le narrateur a commencé à regarder sa femme grimpée sur un escabeau…