Sacrément BD!
Il y a quelques années, Paul Herman a créé chez Glénat, où il est éditeur et attaché de presse pour le Benelux, une collection intitulée Carrément BD et sacrément gonflée! Des albums au format carré, au dos toilé et jouant résolument la carte «auteur». Et s’aventurant parfois très loin sur le terrain scénarique et graphique, quitte à déstabiliser le lecteur. Viennent de paraître deux reflets de cette richesse au sein d’une niche tout à fait unique dans le 9ème art, Koryu d’Edo de Dimitri Piot et l’adaptation d’une nouvelle fantastique de Charles Nodier, Smarra, par Patrick Mallet.
La première audace de Carrément BD fut d’imposer un format inhabituel pour la bande dessinée, le carré, qui oblige l’auteur à penser autrement sa planche et, plus globalement, la structure de son récit. La deuxième, de proposer l’aventure, à quelques exception près, à des auteurs s’inscrivant déjà dans les marges du genre. Le résultat, ce sont des albums profondément originaux, souvent novateurs mais – donc? – qui ont du mal à toucher un large public. Frédéric Pontarolo, Eric Gorski, Vincent Pompetti, Hippolyte, Etienne Schréder, Séra, Eric Omond, Olivier Supiot, Jeanlouis Boccar: ces noms ne vous disent pas grand chose? Dommage, ils comptent parmi les artistes BD les plus créatifs aujourd’hui et ont chacun publié dans cette collection des albums de haute tenue. Tout comme des auteurs un peu plus connus comme Daniel Hulet, Dieter, Emmanuel Moynot, Jean-Luc Cornette ou Bernard Sylaire (alias Yslaire alias Hislaire).
Adapté d’une nouvelle de Charles Nodier, l’un des premiers écrivains à se réclamer du romantisme, Smarra est le deuxième opus de Patrick Mallet après le troublant Vathek inspiré de William Bedford. Cette histoire fantastique, et totalement irréductible à une trame ou une intrigue, qui plonge aux tréfonds de l’esprit humain pour en débusquer les fantasmes les plus noirs, est mis en images dans une violence du trait et une profusion de couleurs qui réclament au lecteur de mettre en voile sur ses certitudes et son rationalisme.
Par le dépouillement de son graphisme qui figure un mix entre la ligne claire et le manga, par la douceur de ses tons et la lisibilité de son récit, Koryu d’Edo, le premier album de Dimitri Piot, s’inscrit à l’opposé du précédent – ce qui rend la simultanéité de ces parutions d’autant plus intéressante. Un bon scénario qui confronte deux époques au pays du soleil levant, l’actuelle à travers le portrait de deux étudiants, et, par le biais d’estampes et de textes à reconstituer, le Japon médiéval pour l’histoire d’un samouraï parti à la recherche d’une femme aimée jadis.
A cette collection, qui fêtera ses dix ans cet automne, nous ne pouvons que souhaiter de persévérer sur ce chemin de l’exigence et de l’excellence.
