Signé Lombard
Les Temps nouveaux T1, Warnauts et Raives, Lombard/Signé, 64 pages,
Mezek, Juillard & Yann, Lombard/Signé, 64 pages,
La Douceur de l’enfer T1, Grenson, Lombard/Signé, 86 pages
Signé est la collection «auteurs» du Lombard (comme Aire Libre chez Dupuis ou Carrément BD chez Glénat) où l’on retrouve quelques grands noms de la bande dessinée actuelle: Cosey, Hermann, Griffo, Rosinski, Franz… Venus de Casterman, où ils ont publié la majorité de leurs albums, de Congo 40 à Kin La Belle, en passant Les Lettres d’Outremer, Fleurs d’Ebène ou les neufs épisodes des Suites vénitiennes, Eric Warnauts et Guy Raives y font une entrée remarquable avec le diptyque Les Temps Nouveaux.
Un village des Ardennes belges en 1938. Après huit ans de bourlingue, en Amérique latine puis au Congo belge, Thomas revient chez lui. Il retrouve son frère marié à celle qu’il aimait jadis et père de jumelles. Tout le sépare de cet aîné devenu un notaire proche des idées de Degrelle, lui que le rexisme et ses «temps nouveaux» révulsent. Il est soutenu, voire dépassé dans son combat par une communiste espagnole qui, fuyant la guerre civile ensanglantant son pays, loge dans l’hôtel qu’il a hérité de son oncle (qui, soit dit en passant, s’appelle Lucien puis Jean), tout en animant des meetings enflammés à Liège. Avec ce récit, dont le premier tome se clôt sur la mobilisation belge, le tandem signe l’un de ses albums les plus convaincants. Il parvient en effet à traiter ce sujet historique – pourtant périlleux – avec souplesse, sans didactisme ni lourdeur. L’histoire met subtilement en lumière, à travers des rapports humains parfois paradoxaux, les contradictions qui minent une époque troublée et violente.
Autre nouvelle recrue du Lombard, le dessinateur réaliste André Juillard a bâti, seul ou avec de fidèles scénaristes (Cothias, Christin, Convard,…), une œuvre solide faite de séries comme Les Sept vies de l’Epervier, Masquerouge ou Plumes aux vents, ou de récits indépendants tels Le Long voyage de Lena, La Cahier bleu, Après la pluie, etc. Il forme également avec Yves Sente l’une des deux équipes qui a repris Blake et Mortimer. Pour son nouvel album, Mezek, il fait pour la première fois équipe avec Yann, un scénariste aguerri plutôt familier de la BD humoristique (Odilon Verjus, Pin-up, Les Innommables…). Il s’agit, ici aussi, d’un sujet historique. Nous sommes en Israël en 1948, au lendemain de son indépendance. Des pilotes issus de différents pays ont intégré l’Israël Air Force afin de défendre, contre ses voisins arabes, ce nouvel Etat soumis à un embargo international. La Tchécoslovaquie est le seul pays à leur vendre des chasseurs, d’anciens Messerschmitt appelés Mekez qui arrivent clandestinement par des voies détournées et en pièces détachées. Mais ces «mercenaires grassement payés» venus d’ailleurs, juifs ou goys, sont de plus en plus mal acceptés par les aviateurs israéliens. Même si nombre d’entre eux y laissent leur vie.
Si ce sujet n’est pas dépourvu d’intérêt et s’il n’y a rien à redire sur le dessin de Juillard, l’histoire, dont le héros est un mercenaire suédois qui, contrairement à ses pairs, refuse d’expliquer les raisons de son engagement (mystère, mystère!), tombe dans tous les pièges du genre: longues et pesantes tirades explicatives – pourquoi alourdir le début de l’album en fournissant d’un coup toute l’information historique utiles plutôt que de la distiller? -, rapports humains tantôt désespérément artificiels (et toujours lourdement explicatifs), tantôt tellement attendus qu’ils confinent au grotesque (l’inévitable rivalité amoureuse avec le non moins inévitable cliché du verre lancé par une jolie femme à la figure de son vis-à-vis mâle – 1000ème prise?), etc. Et la résolution finale ne vient hélas rien racheter.
Avec La Douceur de l’enfer, aventure dont vient de paraître la première partie, Olivier Grenson, dessinateur au Lombard de la série Niklos Koda (scénario de Dufaux) et, chez Aire Libre, d’un autre diptyque avec Denis Lapière, La Femme accident, se lance pour la première fois seul dans la réalisation d’un album. Exercice pleinement réussi. Rebelote pour une page historique, la guerre de Corée cette fois-ci, mais envisagée un demi-siècle après son terme. En 2005, le corps d’un soldat américain disparu au combat en 1952 est retrouvé en Corée du Sud. Son petit-fils, suite à la mort de sa grand-mère qui l’a élevé après celle de ses parents et de sa petite-sœur dans le mystérieux incendie de leur maison, découvre ce conflit à travers les lettres de cet homme qu’il n’a pas connu. Il embarque pour Séoul afin d’assister à la cérémonie commémorative posthume, l’esprit troublé par la fragilité de sa relation avec son amie. Il y découvre l’existence d’anciens soldats qui ont préféré rester en Corée du Nord plutôt que de revenir chez eux en plein maccarthysme. L’une des réussites de cet album, une solide intrigue construite en de grandes cases dessinées avec beaucoup de soin et portée par un texte très littéraire , tient à sa dimension poétique, à la puissance de l’imaginaire qui s’y déploie, reflet de la vie intérieur de son héros.
