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Tu n’as rien vu à Renaix


Van_Looy_Rik2J’ai rencontré surtout une fois Pierre Mertens, à l’époque de la publication d’Une paix royale, ou plutôt du procès qui lui avait été intenté par la Princesse Lilian (il faudrait s’interroger sur la propension des auteurs francophones belges à envisager la réalité de ce pays par le seul prisme de la monarchie, comme Patrick Roegiers encore récemment : mais ce n’est pas le débat…). Apparemment fatigué des questions (toujours les mêmes, j’imagine) sur cette polémique retentissante, il a cependant paru soulagé en entendant la mienne, qui parlait de tout autre chose.

Dans ce livre, le «cannibale des Lettres Belges», selon son surnom revendiqué (et hérité de celui d’Eddy Merckx), s’étendait sur sa passion du cyclisme. C’était un temps que (ayant plus de vingt ans) j’ai pu connaître, et où l’on évoquait, comme dans la chronique d’une Geste et les étapes d’une Epopée, l’Aigle de Tolède (Bahamontès), l’Ange de la Montagne (Charly Gaul), Le Pédaleur de charme (Koblet), Le grand Fusil (Raphaël Geminiani), Maître Jacques (Anquetil), L’homme au cœur fou (Franco Bitossi), d’autres encore. Et Rik II, l’Empereur d’Herentals (ne pourrait-on pas émettre l’hypothèse que pour les Belges, ces sobriquets (Le Cannibale, L’Empereur) de leurs plus grands champions renvoyaient à la colonie que le pays venait justement de perdre ? Mais ce n’est pas la question…)

Mertens racontait avoir longuement rencontré Rik Van Looy, devenu propriétaire d’un manège après une étincelante carrière. Vainqueur au moins une fois au fil des années de toutes les classiques de la saison cycliste, Van Looy avait également été champion du monde à deux reprises, en 1960 et 1961. Jean Stablinski l’avait empêché de réaliser la passe de trois : mais en 1963, à Renaix (Ronse pour la couleur locale), tout (le circuit extra plat, l’équipe au garde à vous) avait été conçu pour que Van Looy rejoigne enfin Rik I (Van Steenbergen) au nombre des victoires dans la course arc-en-ciel et de là au Panthéon de la discipline. Et puis, il s’était passé quelque chose, qui avait tout changé, et dont Pierre Mertens ne soufflait mot dans son livre. D’où ma question.

On se rappelle les faits. Lors de l’emballage final, Van Looy, emmené vers la victoire par plusieurs «locomotives» avait été coiffé sur la ligne par un autre Belge, Benoni Beheyt, qui s’appuya sur lui et déclara par la suite avoir dû le faire pour éviter une chute, l’Empereur se balançant dangereusement d’un côté à l’autre de la route. La stupeur fut immense : dans le chaos qui suivit cette arrivée, on vit nettement se profiler sur les quelques espaces demeurés vides (le podium, le ciel, un coin blanc de banderole) les mots «La trahison de Renaix», pour qualifier cette journée noire.

Par la suite, L’Empereur Van Looy usa de son influence dans le peloton et auprès des sponsors et des organisateurs pour entraver la carrière de Beheyt et lui faire payer sa forfaiture : de plus, sa fameuse Garde Rouge (de la couleur du maillot de son équipe, la Solo Superia) ne lâchait pas d’une semelle le félon, qui, cerné de toutes parts, dut écourter sa carrière. Comme je m’étonnais qu’une telle affaire ne transparaisse en rien dans son livre, Mertens me répondit qu’il n’y avait pas pensé : ce qui m’étonna encore plus. Je me suis dit par la suite qu’il n’avait pas voulu rendre plus floue l’image idéalisée d’un Héros, en taisant de lui le moindre aspect mesquin, revanchard ou dictatorial.

Pierre Mertens m’a dit, ce jour-là, qu’il penserait à relater cet épisode fameux dans une prochaine édition de son livre. Celui-ci est reparu en septembre 2005, chez Espace Nord. Mais je n’ai pas été vérifier, ne m’attendant à rien.

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