Un maître en communication
J’ai récemment cosigné une carte blanche de professeurs de l’UCL demandant la démission de Mgr Léonard en tant que Grand Chancelier de l’université, à la suite de ses déclarations tant sur le Sida, les homosexuels que les plus récentes sur la justice, sur les poursuites à entreprendre ou non envers des prêtres pédophiles. Le jour où paraissait cette carte blanche, son porte-parole, Jurgen Mettepenningen, démissionnait avec fracas, comparant son patron à un conducteur qui roulerait à contre-sens sur une autoroute.
Peu après, l’archevêque de Malines-Bruxelles apportait « quelques explications » qu’il estimait devoir à l’opinion. Un lecteur du Soir m’a écrit alors un mail outragé, jugeant mon attitude et celle de mes collègues « lamentable » ; nous serions en train de participer à un complot contre Mgr Léonard, lequel n’aurait jamais dit ce que nous lui reprochions.
Au milieu des années 1980, alors que je fais mes premières armes de journaliste au magazine Regards du Centre communautaire laïc juif de Bruxelles, éclate la polémique sur l’installation d’un couvent de carmélites au sein du camp d’Auschwitz. Je contacte alors celui qui est à l’époque l’abbé Léonard, responsable du séminaire Saint-Paul à LLN, pour un débat avec David Susskind, président du CCLJ. Dans un premier temps, l’abbé accepte le principe mais demande le dossier de presse car, me dit-il, il ne comprend pas ce qui dérange les Juifs dans cette affaire. Après lecture, il m’informera qu’il refuse de participer au débat car les susceptibilités sont trop vives, et ajoutant que les carmélites ont eu tort… de ne pas attendre quelques années de plus, le temps que cette susceptibilité se calme (ne serait-ce que par la mort naturelle des survivants).
Il ne s’agit pas ici de relancer le débat sur le carmel, mais bien de montrer que Mgr Léonard, depuis toujours, maîtrise parfaitement sa communication. Quand il n’a pas envie de dire quelque chose, il ne le dit pas. Et réciproquement. Ce qui était clair, c’est qu’il était d’accord sur le principe de l’installation d’un tel couvent à Auschwitz.
L’Eglise belge a été très active dans la mise en place du Concile Vatican II, qui a représenté une formidable ouverture de l’Eglise catholique au monde et à la modernité. Ces avancées sont aujourd’hui (en fait, depuis le pontificat de Jean-Paul II) contrariées, voire annulées par la hiérarchie catholique, y compris par le pape. Benoît XVI, de ce point de vue, est encore plus rétrograde que son prédécesseur. Mgr Léonard fait partie de ces catholiques qui veulent un retour aux fondamentaux, une Eglise plus « musclée ». Sans doute estime-t-il qu’à trop s’ouvrir, l’Eglise est devenue trop « molle » et qu’à l’heure du triomphe des intégrismes de tous poils, il était judicieux que Rome présente un visage vigoureux, réactionnaire, aussi « entier » que d’autres courants religieux, ou politiques.
Dans sa maîtrise de la communication, Mgr Léonard, qui n’avait pas hésité jadis à se laisser filmer par l’émission « Strip-tease » — laquelle est pourtant la plus formidable machine à ridiculiser tout et n’importe qui —, contrôle parfaitement le jeu de « dérapages » et de « rectifications ». Il ne s’adresse pas aux mêmes personnes dans un cas ou l’autre. Mgr Léonard sait que les journalistes cherchent le « malentendu » ; s’il le voulait, il pourrait aisément se faire « bien entendre », ne serait-ce qu’en n’intervenant pas sur certaines questions sensibles. Donc, s’il « dérape », c’est pour adresser un message à cette frange de catholiques qui veut une Eglise forte et intransigeante. Ensuite, il « corrige », non pour ces premiers destinataires, mais pour les autres, qui ont été un peu choqués tout en étant prêts à croire en la bonne foi de l’archevêque. Coup double : il conforte ses ouailles et discrédite ses adversaires.
On objectera peut-être que, sur la pédophilie au sein de l’Eglise, Mgr Léonard, contrairement à Mgr Daenens, a eu le courage de parler. C’est vrai. Mais les rares paroles claires qu’il a prononcées sur le sujet sont noyées dans trop d’autres qui tentent à prouver que l’essentiel, pour lui, est ailleurs : la restauration d’une Eglise que l’on est en droit de juger rétrograde et fondamentaliste.
Mots-clefs :Mgr Léonard

Cher Vincent,
Je suis outré comme vous de l’attitude de Mgr Leonard. Notre archevêque, que je ne connais pas, est indubitablement très intelligent, on dit qu’il a du coeur, mais il manque tout aussi certainement de sentiment.
Cela dit, je suis tout aussi choqué par la pétition de certains professeurs de l’UCL, dont vous êtes. Loin de moi l’idée de vous accuser de participer à un grand complot, mais l’UCL, comme toutes les universités, a des organes qui ont été mis en place pour que les problèmes de l’université soient étudiés, discutés (normalement sur base d’une note de travail) et après délibération, fassent l’objet d’une décision.
Si l’université ne respecte pas ses propres structures, où allons-nous? Peut-on imaginer que demain nous verrons des lycéens défilés dans les rues de LLN? La Belgique est bien malade, mais nous ne sommes tout de même pas en France.
Très amicalement
Damien
Cher Damien,
merci pour cette réaction. Je n’étais pas à l’initiative de la pétition ; j’avais écrit une carte blanche (que vous pouvez lire sur le blog, « Vox clamantis in deserto ») pour le Soir quand cette pétition m’est parvenue par mail. Comme il y avait double emploi et qu’une démarche collective est plus forte qu’une initiative individuelle, j’ai demandé au Soir de retirer ma carte blanche et j’ai signé la pétition, avec laquelle je suis évidemment d’accord, même si sa portée ne peut qu’être symbolique, et si, de toute manière, dans la nouvelle structure qui est en train de se mettre en place, la hiérarchie religieuse ne jouera plus aucun rôle dans la gestion de l’université.
Cela dit, ou vous savez des choses que j’ignore, ou ce que vous pensez de l’université ne correspond plus à la réalité ; je ne vois aucune instance, aucune structure interne qui aurait permis un tel débat. Les préoccupations principales de l’université aujourd’hui sont de l’ordre de la gestion, du « management », et je peux très facilement imaginer où aurait fini une telle proposition si elle avait suivi des voies hiérarchiques (et pour autant que ces voies existent) : à la poubelle, parce que ce n’est vraiment pas une priorité. Mais je me trompe peut-être…
Amicalement
Vincent