Un très discret centenaire
Le centenaire de la mort de Léopold II, en 2009, n’a pas, c’est le moins qu’on puisse dire, été célébré en grande pompe sous nos latitudes. Visiblement, quelques mécanismes en pilotage automatique n’ont pas été activés. C’en était même devenu suspect : on cherchait en vain les hommages de la Nation à ce monarque d’une grande inventivité dans le déshonneur, à qui il faut reconnaître un sens des affaires particulièrement poussé et à qui, grâce à ses dons particuliers de pilleur, le pays doit une part considérable de sa richesse. Bien entendu, le Titan Urbaniste a, pour sa part, été quelque peu mis en avant : celui qui a littéralement dirigé avec des architectes de renom les travaux d’embellissement (payés sur sa cassette personnelle, donc pas maigre) de Bruxelles a toujours ses partisans. Mais quasiment rien sur le Congo. Curieux oubli, succédant à tant de glose ! Qu’est-ce à dire ? Y aurait-il eu dans toute cette aventure quelque chose de honteux, sur quoi il valait mieux ne plus s’étendre ?
Fort heureusement, dans la dernière ligne droite, quelques commentaires ont été émis dans le sens opportun. On avait failli attendre…
Une première mise en bouche nous a été fournie à la mi-décembre, dans un article du Monde consacré au Mundaneum, un projet destiné à rendre accessible à chacun tous les savoirs du monde et qualifié par le journal de véritable «google de papier». Hervé Hasquin y intervient au titre d’historien, et plante l’idyllique décor que rien ne peut venir ternir : ««Il existe surtout (à l’époque de la création de l’immense dessein d’Otlet et La Fontaine) un personnage exceptionnel, qui règne sur la Belgique entre 1865 et 1909. Le roi Léopold II était connu pour son expansionnisme caractérisé, mais aussi pour son imagination. On le surnommait le roi bâtisseur. Il est à l’origine des serres royales de Laeken, du pavillon chinois, de la tour japonaise, des Arcades du Cinquantenaire à Bruxelles. C’est un homme particulièrement original qui ressemble à la fin de son siècle. Nul doute qu’il a créé un environnement propice à toutes les audaces». Bref, un homme universel ! Mais pour le coup, Hasquin n’en rajoute pas, ce qui est nouveau chez lui : sa soudaine modestie lui fait, par exemple, passer à l’as la création à la même époque du Musée Colonial (devenu africain) de Tervuren, au bout de la voie royale partant du Cinquantenaire, longeant l’avenue du même nom et se prolongeant dans la forêt de Soignes ; et bien entendu, il a ses raisons pour ne pas s’attarder sur «l’expansionnisme caractérisé» de son sujet, ni sur les conséquences concrètes de cet activisme étroitement catégoriel.
(Je n’ai aucun faible pour Hervé Hasquin. Mais je dois convenir qu’il a son importance dans l’histoire intellectuelle de ces temps-ci, car il a su, par l’exemple de toute sa vie, décrété trop commun le fameux mot d’ordre de Rimbaud : avec lui, on peut bien le dire, «Je n’est pas un autre». Oh non, absolument pas !)
Mais ce n’était pas l’essentiel.
Car, le 31 décembre 2009, dans Le Soir, l’ancien Ministre des Affaires Etrangères et Commissaire Européen au Développement, Louis Michel (je ne sais si c’est un hasard que ces deux éminents représentants de la laïcité en Belgique viennent subitement à la rescousse de l’Empire défunt et de ses étranges mérites : mais peut-être faut-il voir là l’expression du nouvel ordre protocolaire des élites, adapté aux récentes réalités de ce pays ? – simple question) s’exprime plus franchement : «C’est un attachement d’histoire (au Congo), qui est devenu de cœur. Nous les avons menés dans la civilisation moderne, même s’il y a eu des comportements inhumains ou injustes. Contrairement à certains, je ne suis pas critique à l’égard de Léopold II. On a beaucoup exagéré, ça a été colporté par les Anglais qui nous en veulent toujours parce qu’ils n’ont pas été assez visionnaires pour nous prendre le Congo au moment où ils pouvaient le faire ».
C’était le dernier jour ouvrable pour proclamer en fanfare l’héritage du Glorieux Satrape disparu en 1909 : on avait eu chaud ! En compensation, finir la décennie sur ces fortes paroles, avouons-le, c’était presque un rêve !
Ainsi, toute l’équipée sauvage n’aurait été qu’une leçon, toute empreinte de dignité et de pureté, infligée aux perfides Britanniques, ces tyranniques jaloux qui, eux, en parfaits égoïstes oublieux de leur mission civilisatrice, auraient immanquablement gâché la besogne ! Et ainsi, la responsabilité de la Belgique, certes ternie par des excès, aurait été accomplie avec une parfaite équanimité. Mais bien sûr, Hannah Arendt, il y a plus de soixante ans, dans son étude sur l’Impérialisme, avait préventivement jeté bas cette envolée et dit le fin mot de l’Histoire, en citant une lettre d’un membre des Services Civils en Inde, qu’on aurait pu aisément transplanter et croire sur parole dans l’ancienne colonie belge : «L’on doit toujours éprouver quelque peine pour ces personnes qu’écrasent le char triomphal du progrès».
Les réfutations de quelques historiens, qui ont eu beau jeu d’écarter le réquisitoire d’un journaliste (Adam Hotchschild, dans Les fantômes du roi Léopold) qui s’appuyait sur des documents de seconde main pour dénoncer un génocide perpétré au nom d’intérêts économiques, sous l’égide du Monarque Saccageur, si elles sont fondées sur le plan de la méthodologie (et bien pratiques pour ne pas «découvrir la Couronne») ne changent strictement rien à la sordide réalité : du début à la fin, au Congo, les Belges (et quelques autres après eux) se sont accaparé tout ce qu’il était possible de prendre. On a sciemment détruit des cultures et méprisé des idées. C’est même l’une des raisons du désordre actuel, qu’on reproche tant aux autorités de Kinshasa. On n’a jamais cherché à comprendre les cultures locales. On n’a même pas cherché à les utiliser. On a tout exporté depuis la Belgique, et tout reproduit là-bas : notre système, notre culture, nos coutumes, nos costumes… On n’a à aucun moment cherché à mélanger les deux cultures.
Ce ne sont là que des évidences.
J’en mets ma main à couper.
