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Une Immortelle à la plage


Las des petites bassesses et mensonges où s’enfonçaient les médiocres dirigeants du Beau Pays, accablé par les mesquineries et les habitudes d’une France endormie en vacances, énervé en vain contre les porte flingues et boutefeux tapant qui sur les Roms qui sur les gens du voyage sans discernement, le chroniqueur referma ses journaux et entra dans une librairie. Il eut la main heureuse.

C’était peu dire que « La grandeur de l’homme au siècle de Périclès » de Jacqueline de Romilly, de l’Académie française, était l’anti pavé de l’été. Un livre petit par la taille et donc commode à emporter en voyage, mais inépuisable dans son contenu : « La lucidité n’est rien sans le secours d’une rigoureuse morale, d’une honnêteté parfaite pour guider les choix politiques ; et dès que ces deux qualités viennent à manquer, les conseils des hommes politiques (disons : des démagogues) perdent toute valeur, toute intelligence, toute prudence, puisqu’ils sont au service des caprices du peuple. » Ce n’était pas la peine de faire de grands efforts pour transposer à ce que vivait le Beau pays les idées de la grande helléniste.

Et cette vision du peuple selon Thucydide qui « n’est pas apte par lui-même à bien choisir : les passions qui constituent le fond de la « nature humaine » sont plus répandues encore chez les gens simples que chez les chefs politiques qui ont réfléchi. La « légèreté » des citoyens qui s’enthousiasment pour un chef qui leur plait, une mesure qui les tente. (…) La légèreté du peuple, son manque de culture sont des données dont il faut tenir compte ! » Ça secoue n’est-ce pas ? Pourquoi flatter le peuple est-il dangereux ? éternelle question, toujours plus d’actualité.

Et « la contagion de l’héroïsme », osmose entre le monde héroïque et les spectateurs d’une tragédie ? « Au sortir de la représentation, on a le regard plus fier, le cœur plus ardent, on se sent hissé au niveau des héros et de leurs épreuves, appelé à partager leur grandeur. (…) La contagion de l’héroïsme nous gagne au spectacle de ces sacrifices, noblement subis et si pudiquement acceptés. Et toutes ces attitudes sèment en nous le sentiment émerveillé de la grandeur de l’homme. » Croirait-on pas qu’elle nous parle de la façon dont nous regardons les films d’aujourd’hui, voire nos héros du sport ? Réflexion prodigieuse sur ce qui fait de l’homme ce filtre divin qui peut transformer la petitesse en grandeur et la faiblesse en sublime. « C’est la fragilité même de l’homme qui, une fois reconnue et ressentie, fait le mieux ressortir ce que l’homme aurait dû vouloir, et peut, en dépit de tout, vouloir encore : sa petitesse, sa fragilité rehaussent en quelque sorte, sa grandeur. » Certes, mais à une condition, cependant : un niveau de conscience élevé.

A côté des dieux, l’homme, un homme sagace, le subtil Ulysse « au mille tours », un homme qui veut le rester malgré les tentations des déesses et des sortilèges, qui veut retourner à son foyer, à sa femme, à son chien, même ! Ulysse fait aussi preuve de tolérance, de pardon et de pitié car on ne sait jamais ce qui peut vous arriver à vous-même. La fraternité humaine serait donc dans ce sentiment : partager la même fragilité devant les dieux extérieurs et les démons intérieurs. Sans compter la nature elle-même qui sait s’en faire l’ennemie avec ses catastrophes et ses cataclysmes.

La plume de la grande dame tremble, sa lumière vacille à 95 ans qu’elle assume sans faux-semblant. Comme en un codicille à une œuvre immense, comme une lettre en forme de testament adressé à ses « deux jeunes voyageurs » et donc à la jeunesse, Jacqueline de Romilly a donc livré avec « La grandeur de l’homme » un témoignage parfait de ce qu’elle représente : la grandeur d’une femme. Sublime, son dernier mot est « merci », bouleversant, son dernier vœu est qu’une place soit de nouveau faite au désir de se « vouer à un idéal supérieur », à la lecture des grands textes, à « l’étude de la littérature et de la langue qui ne sont pas des arts superflus et visant à la seule élégance ».

Alors on se prenait à rêver d’un pouvoir éclairé, digne de ses meilleurs citoyens, de leur pensée élevée ou au moins de leurs questions. On se prenait à rêver d’un chef d’Etat qui lirait pendant ses vacances. Le Président avait honoré la France cycliste de son attention, fort bien. Mais comme il partait un petit mois en congés, annonçait-on, l’occasion était belle ; l’ouvrage de Romilly était dense mais court, 115 pages « écrites gros », allons cinq pages par jour, c’était faisable ! Ce serait tout bénéfice : non seulement il y puiserait humilité, intelligence et liberté, et peut-être bien une popularité retrouvée, mais il dépasserait aussi, au moment de la disparition de la grande académicienne, l’hommage convenu que lui aurait concocté un jeune conseiller maussade, brillant et creux, voire un ministre phraseur et ampoulé, que reproduirait l’AFP. Il parlerait avec ses mots à lui, à partir de sa pensée puisée dans ses mots à elle.

Il était toujours permis de rêver. Il était toujours nécessaire de lire. Surtout une Immortelle sur une plage grecque ou ailleurs.

Bonnes lectures de vacances.

Jusqu’à vous revoir sur nos lignes.

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Une réaction sur “Une Immortelle à la plage”

  1. Très belle article. Merci!
    Je suis un amoureux de la Grêce antique.
    J ´ai lu tous les livres de Madame de Romilly, une femme que j ´admire au plus haut point.

    Vous connaissez sans doute  » Homère et Shakespeare en banlieue », d ´Augustin
    d ´Humières.Encourageant non ? Cela nous redonne de l ´espoir, nous repartons avec une nouvelle force. Il faudrait plus de profs comme cela ,-je veux dire de profs qui ont
    une forte personnalité, de la passion, un charisme.

    Vous évoquez le Président .
    La question est la suivante : Monsieur Sarkozy est-il  » Kalos kagathos « ?
    Ce serait un excellent sujet de dissertation. Je plaisante, naturellement.

    Je voudrais terminer en citant cette belle pharse de Montherlant :
    « Pour nous apporter un peu d´eau fraîche, les grandes âmes font la chaîne du fond de
    l ´éternité « .
    Merci.

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    • Il faut

      En lisant ces quelques lignes de No Exit, traduction d’un article de Philip Gourevitch dans le New Yorker du 12 décembre 2011 (chez Allia) : « L’automne dernier, il a inauguré une exposition d’art moderne. Occasion pour lui de se montrer en homme du peuple, qui apporte l’art des élites au citoyen. Or, après avoir contemplé un carré orange d’Yves Klein, il a dit : Cà, c’est plusieurs millions ». Puis il a demandé : « Léger, c’est cher ? Klein, plus que Léger ? Moins que Matisse ? » Ses remarques ont provoqué les railleries consternées de la presse », il ne faut pas être grand clerc pour savoir de qui il s’agit, et de quelle « représidentialisation » ratée on parle…  

    • Il faut

      Il aurait fallu dire un mot de l’absurde prétention de DSK à demander réparation à son accusatrice (et à hauteur d’un million de dollars) pour « perte d’emploi » et « détresse émotionnelle ». Mais les choses vraiment sérieuses s’engagent désormais dans la zone euro. Tandis que les épargnants grecs retirent leur argent des banques, l’UE s’apprête à en exclure le pays (on appelle cela le « Greexit »), exactement comme si un quidam se voyait signifier sur l’écran d’un distributeur que son crédit est épuisé et que la machine va avaler sa carte. Preuve définitive que les mesures d’austérité pour les seuls bas revenus ne fonctionnent pas…

    • Il faut

      S’il faut revenir, dans cette série, à la politique belge, ce serait pour en repartir tout aussi vite, à la lumière (?) des récentes saillies de Philippe Moureaux, l’historien qui réintroduit le Docteur ès désinformation Goebbels dans le paysage, aux pugilats du même avec Didier Reynders, dérapant en direct sur la route menant de l’Afghanistan à la Wallonie. A ce compte, Molenbeek mérite mieux que d’être l’épicentre de ce monde plein de raccourcis…